Un homme du siècle
Quand Yves Kugelmann m’a demandé s’il m’était possible d’évoquer l’anniversaire de Jean Halpérin, né en 1921, le 26 février, pour la revue juive et pour tachles, j’ai dit oui. Ce qui est un peu imprudent, compte tenu du fait que Jean Halpérin est un homme extraordinaire et kaléidoscopique, et que l’éloge de sa personne aurait plutôt de quoi l’indisposer. Mais je me suis dit que je pourrais évoquer le livre que Jean Halpérin, en 2006, avait fini par bien vouloir publier, sous le titre de Mémoire oblige I, réunissant une vingtaine de ses textes, édités ici et là dans le cours du demi-siècle, qui, pour contrevenir à la modestie de son auteur et à son peu d’affinités, encore une fois, pour l’autocélébration, n’en impose pas moins, à nos yeux, sa clarté. Une petite préface avait alors tenté de résumer quelques dimensions d’un parcours où, notamment, reviennent les noms d’Emmanuel Lévinas et Elie Wiesel, auxquels Jean est et a été lié par une amitié et une proximité de toujours:
Comme pour Emmanuel Lévinas, la Shoah, dans sa mesure sans mesure, quand a sombré l’humanité de l’homme, s’inscrit au cœur même de l’œuvre et du destin de Jean Halpérin. Ecoutons Emmanuel Lévinas, cité par Jean Halpérin: «Une expérience aiguë de l’humain enseigne, au XXe siècle, que les pensées des hommes sont portées par les besoins, lesquels expliquent société et histoire; que la faim et la peur peuvent avoir raison de toute résistance humaine et de toute liberté. De cette misère humaine – de cet empire que les choses et les méchants exercent sur l’homme – de cette animalité – il ne s’agit pas de douter. Mais être homme, c’est savoir qu’il en est ainsi. La liberté consiste à savoir que la liberté est en péril. Mais savoir ou avoir conscience, c’est avoir du temps pour éviter et prévenir l’instant de l’inhumanité. C’est cet ajournement perpétuel de l’heure de la trahison – infime différence entre l’homme et le non-homme – qui suppose le désintéressement de la bonté, le désir de l’absolument Autre ou la noblesse, la dimension de la métaphysique.»2
«Après le naufrage de la Shoah, la recréation de l’Etat d’Israël, elle aussi, marque un tournant majeur dans l’esprit et de cœur de Jean Halpérin, qui voit dans le passage de cette obscurité radicale à cette espérance le signe d’une responsabilité renouvelée. (...) C’est ainsi que Jean Halpérin nous rappelle que “l’homme croyant, ou qui se veut tel, n’a pas le droit de se défausser sur le Très-Haut (...). Nous n’avons pas à attendre que la volonté divine se manifeste. Il m’appartient de savoir être moi-même pleinement à la hauteur de ce que le Très-Haut attend de moi.»3
Ou, comme le dit Emmanuel Lévinas: «C’est à l’homme de sauver l’homme: la façon divine de réparer la misère consiste à ne pas y faire intervenir Dieu. La vraie corrélation entre l’homme et Dieu dépend d’une relation d’homme à homme, dont l’homme assume la pleine responsabilité, comme s’il n’y avait pas de Dieu sur qui compter.»4
«Jean Halpérin puise dans les textes de la tradition la force de la mémoire et l’espérance d’un monde meilleur, où le passé, y compris le plus ancien, le présent, y compris le plus proche, et l’avenir, y compris le plus lointain, toujours coexistent et mutuellement se croisent et se nourrissent.»
Ecoutons Elie Wiesel cité par Jean Halpérin, qui fut parmi les premiers à évoquer La Nuit: «Ce que je raconte aux uns est également destiné aux autres. Certes j’évoque un univers vécu en tant que Juif: mais n’importe qui pourrait y entrer. Le sujet, les personnages, le paysage sont tous juifs. Mais les thèmes sont universels ou, du moins, je souhaite qu’ils le soient.»5
Les textes de Jean Halpérin, en ce sens, sont universels, leur intensité et leur profondeur touchent nos esprits et nos coeurs. Laissons à Emmanuel Lévinas, «philosophe du siècle à venir» comme aime à le dire Jean Halpérin, l’expression de la promesse et de l’espérance auxquelles ce livre, à son tour, tente de donner accueil et écho, Jean Halpérin ayant aussi fait sienne cette phrase: «Le monothéisme n’est pas une arithmétique du divin. Il est le don, peut-être surnaturel, de voir l’homme absolument semblable à l’homme sous la diversité des traditions historiques que chacun continue.»6
Les parents de Jean Halpérin quittent la Russie en 1918 et, avant de s’établir à Paris, séjournent quelque temps en Allemagne, notamment à Wiesbaden, où naissent en 1921 leurs fils jumeaux Jean et Vladimir (Horace, le fils aîné, est né en 1916). C’est à Paris que Jean et ses frères font leurs études secondaires et supérieures. La famille ayant quitté Paris en juin 1940 pour se réfugier en «zone libre», Jean achève sa licence en droit et sa licence ès lettres en histoire, à Lyon, complétées par des D.E.S. d’histoire du droit et d’économie politique. La famille a pu trouver accueil en Suisse en 1943, grâce à des visas d’entrée obtenus pour eux à Berne par une sœur de leur mère et son mari Paul Dreyfus-de Gunzburg à Bâle. Jean Halpérin termine ses études de doctorat ès lettres à l’Université de Zurich, avec une thèse remarquée sur «Les assurances en Suisse et dans le monde – Leur rôle dans l’évolution économique et sociale», parue à La Baconnière en 1945. Il est alors nommé privat-docent à l’Université de Zurich en 1947, avant d’être promu professeur. Il enseignera aussi à l’Université de Grenoble. En 1958, il est membre, puis président (dès 1968) du Comité préparatoire des Colloques des intellectuels juifs de langue française. Simultanément, il a été, de 1948 à 1981, fonctionnaire aux Nations Unies, à Genève, où il a dirigé les services linguistiques. A partir de 1981, il a travaillé aux côtés de Gerhart M. Riegner, au dialogue interreligieux avec les Eglises chrétiennes. De 1993 à 2000, Jean Halpérin enseigne la pensée juive à l’Université de Fribourg, où il a pris la suite d’Emmanuel Lévinas. ●
1 Jean Halpérin, Mémoire oblige, textes réunis et présentés par Jean-Christophe Aeschlimann, Vevey, L’Aire, 2006.
2 Emmanuel Lévinas, Totalité et infini – Essai sur l’extériorité, La Haye, Martin Nijhoff, 1961.
3 Jean Halpérin, Présence d’Emmanuel Lévinas, Choisir, Genève, septembre 2000.
4 Emmanuel Lévinas, Les Imprévus de l’histoire, Montpellier, Fata Morgana, 1994.
5 Elie Wiesel, Paroles d’étranger, Paris, Seuil, 1982.
6 Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, Paris, Albin Michel, 1963.