Quand l’«indicible» prend forme et sens
Des profanations de cimetières juifs et d’autres manifestations d’antisémitisme, racisme et xénophobie – égalementt anti-musulman et anti-arabe – ont été signalées le même jour. Mais, dans l’ensemble, la Journée internationale dédiée le 27 janvier dernier à la mémoire de l’Holocauste et à la prévention des crimes contre l’humanité aura été marquée par des cérémonies plus qu’émouvantes dans le monde presque entier. Plus que symboliquement très fort, en Allemagne, Shimon Peres a récité au Bundestag un Kaddish pour l’âme des quelque 6 millions de Juifs ainsi que celle de leurs infortunés compagnons tziganes ou opposants et résistants morts dans les camps nazis. (Puisqu’il s’agit de mémoire – mais pas seulement – rappelons au passage que, peu après son prix Nobel de 1986 – Elie Wiesel a prononcé en yiddish le début d’un discours devant le Parlement allemand, alors à Bonn.) De son côté, à Auschwitz, Benyamin Nétanyahou a rappelé que si Hitler a pu mettre son système en place à une époque finalement pas très lointaine, aujourd’hui l’actuel président iranien fait retentir des bruits de bottes prenant la forme d’atome, de missiles et d’appels à l’extermination profitant de certaines tribunes internationales. A Paris, comme l’a répété dans «Le Monde» Simone Weil, présidente d’honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, en commentant les «visites» organisées par son organisation: «Nous sommes allés à Auschwitz parce que le mal n’est pas mort. La mémoire de la Shoah doit sans cesse être ravivée dans les consciences.»
A Genève, la CICAD a décidé de privilégier le volet pédagogique de son action en organisant à l’intention des élèves des écoles une grande exposition et en éditant 2 DVD (en principe destinés aux écoliers et à leurs professeurs mais pouvant tout à fait être utiisés autrement).
«Mise en sens»
La première, paradoxalement intitulée «Ressentir l’indicible» – tout un programme formulé comme un paradoxe renvoyant forcément à l’œuvre de Claude Lanzmann alors que, justement, le film «Shoah» n’utilise pas un seul document d’époque et repose uniquement sur le dit et le vécu – entendait faire essentiellement appel aux sens. Organisée dans une vaste halle de Palexpo, elle consistait en une succession d’espaces clos par des sortes de murs de tentures et spécifiquement organisés selon une «mise en sens» pouvant choquer. Et provoquer en tout cas chez le visiteur des réactions autres que celles liées au recueillement . D’abord l’ouïe, sollicitée par une série d’écrans diffusant des extraits des «actualités» de l’époque défilant au son de la prose hitlérienne sur fond de défilés de masse rythmés à coups de martiales fanfares et de vitres brisées des magasins juifs en 1938. Puis la vue sous forme de clichés pris au moment de l’arrivée dans les camps sous la lumière très crue de projecteurs au milieu des hurlements de chiens et de SS. Ensuite le toucher, notamment avec du fil de fer barbelé. Et même l’odorat, sous forme de caoutchouc brûlé dans l’intention de rappeler ce qu’était l’environnement olfactif quotidien des déportés. Enfin, après un espace plus «calme» présentant des photos familiales, le «goût à la vie» sous forme de témoignages sur la libération des camps.
A propos de témoignages, ceux des maintenant rares survivants ont évidemment une valeur malheureusement inestimable. Ruth Fayon* a connu Theresienstadt puis Auschwitz et Bergen-Belsen à l’âge de 14 ans; Otto Klein, Auschwitz à 12 ans ; Léon Reich, Buchenwald à 16 ans, Noëlla Rouget, Ravensbrück à 18 ans ; David Planer, Léon Reich, Noella Rouget et Laszlo Somogyi le Strasshof à 14 ans et Wifo-Lager. L’enfance, le ghetto, l’arrestation, l’arrivée au camp, les expérimentations du «Dr.» Mengele, l’épuisement par le travail, la faim, la soif, la promiscuité, les excréments, mais aussi la solidarité pour la survie quotidienne, les marches de la mort puis la libération: conscients du caractère unique de ce qu’ils peuvent encore évoquer, quitte à raviver de très douloureux souvenirs, ils ont accepté de témoigner devant l’objectif et le micro. Et les deux DVD** qui en résultent – un film documentaire de 34 minutes et un recueil thématique de leurs témoignages de 105 minutes, en disent ou montrent plus que bien des conférences, cours ou thèses.
D’autres horizons
Plusieurs d’entre eux avaient tenu à être présents à Palexpo et ce n’est pas sans émotion qu’Alain Bruno Lévy, les a salués lorsqu’il a s’est adressé aux très nombreux partcipants parmi lesquels se trouvaient beaucoup de personnalités. Non seulement du monde juif mais aussi de la République genevoise comme de la Genève internationale et de toute la Romandie ainsi que d’autres communautés, comme celle des victimes du génocide rwandais, sans parler de moult quidams. Rappelant les paroles prononcées il y a six ans, également devant le Bundestag, par Simone Veil («Nous les rescapés, nous les témoins, n’avions survécu que pour être rendus au silence»), le nouveau président a dit l’espoir que cette exposition peu conventionnelle suscite non seulement l’émotion mais aussi la réflexion. Et, reprenant la parole d’Elie Wiesel , a notamment déclaré «(...) L’histoire du peuple juif nous sensibilise face à toutes les victimes. (...) Comment au XXème et au début du XXIème siècle , après Auschwitz, peut-on anéantir des populations et tolérer les crimes commis au Cambodge, au Rwanda, au Darfour et même au cœur de l’Europe en Bosnie ?(..)» Exemple à l’appui avec un tout récent «article» de «Vigousse», le nouveau «journal satirique» romand» puis des propos radiophoniquement tenus par un de ses «collaborateurs», il n’a malheureusement pas eu à aller chercher bien loin pour conclure. Que le véritable combat pour transmettre les leçons de la Shoah, barrer la route à l’antisémitisme et lutter contre la discrimination ou la diffamation est plus que justifié de nos jours. O.K.
Ruth Fayon vient de publier, avec le journaliste Patrick Vallélian, «Auschwitz en héritage», aux Editions Delibreo (voir la «rj» de décembre dernier.
** En DVD, «Des récits contre l’oubli – Mémoires croisées, des rescapés témoignent» , CICAD, CP 5020 - 1211 Genève 11 ou 022.321 48 78 et www.cicad,ch. 4936/ 5218