Omertà, intox et désinformation

Olivier Kahn, September 17, 2009
Les avatars de la Suisse avec Kadhafi auront plus qu’occupé la scène médiatique. Mais sans empêcher la floraison d’autres «cocasseries» à relents plus que gênants. Et révélateurs.

On aimerait pouvoir s’en tenir à des  «propos» comme les récentes divagations de Jean Ziegler dans la version allemande du magazine de la Migros. Plus à un fantasme près, le non-invité en Libye interrogé sur l’origine de «l’affaire» y expliquait doctement: «Oui, la police genevoise a été manipulée par les services secrets israéliens(...)». Des termes que le rédacteur en chef Hans Schneeberger devait ensuite affirmer  regretter. Mais ce cas de dévoiement n’est de loin pas le seul. Par exemple, plus fort encore car plus insidieux, le N°3 du tout nouvellement relooké et repensé «Edito» vient de gratifier ses lecteurs d’une autre «curiosité». Ce «magazine des médias» 
(qui est aussi l’organe d’Impressum, nouveau nom de la Fédération suisse des journalistes) y a publié une lettre de lecteurs intitulée «Omertà au Proche-Orient». Un texte qui ne tarissait pas d’éloges sur le contenu pour le moins orienté du N°2, et  notamment un entretien «en direct» avec Denis Sieffert, le directeur de «Politis», intitulé: «Les blondes porte-parole de Tsahal sont très séduisantes». Tout un programme, qui complétait  un article critique sur la couverture de l’opération Plomb durci mettant l’accent sur le  «silence» des médias, israéliens en particulier. Dans sa «lettre», l’enthousiaste lectrice neuchâteloise renchérissait en félicitant le rédchef Christian Campiche  d’avoir si bien parlé de l’autocensure et de l’omertà sévissant dans la presse.  Et critiquait certaines «gens du métier». Comme Benjamin Barthes, coupable d’avoir sur la RSR consacré un reportage aux mœurs et tenues vestimentaires imposées par le Hamas à Gaza. Sept lignes auparavant, la bonne lectrice venait de dispenser une autre perle : «(...) sur ce conflit palestinien encore plus qu’ailleurs, les journalistes occidentaux manquent de tout, jugement de lectrice il va de soi. A mon avis, la seule journaliste qui écrit juste (au sens noble du terme) est Silvia Cattori».
Fait plutôt  inhabituel pour une rubrique de lecteurs, ce texte était illustré de 6 photos montrant les horreurs de la guerre sur les civils, des documents surmontés d’une ligne en arabe mais sans mention de provenance ni d’auteur (en tout cas pour des non-arabisants).
«La seule journaliste qui écrit juste (au sens noble du terme)»… Bigre ! En tapant journaliste et Silvia Cattori, nous avons retrouvé un florilège des articles  dans lesquels cette noble plume pourfend à longueur de colonnes Israël, le sionisme et tout ce qui s’y apparente. Des articles  notamment  repris par le site du «Réseau Voltaire» dont elle est une collaboratrice assidue. Champion de l’intox, ce «réseau» a été fondé par un certain Thierry Meyssan, un des chefs de file des «conspirationnistes » et  auteur de «L’Effroyable Imposture», la «contre-enquête» attribuant les attentats du 11 Septembre à un groupe militariste de l’US Air Force. Echange de bons procédés, sans doute: sur le site de Silvia Cattori, Christian Campiche a eu droit à son portrait et à la reproduction de l’article qu’il a consacré au CHUV après qu’il eut renoncé à s’approvisionner en bonbonnes à eau auprès d’une société fondée par un Israélien. Suite à une intervention de... Silvia Cattori.
Chacun est libre de penser ce qu’il veut (ou peut) et on ne se prive pas, ici, d’exposer des points de vue critiques sur la politique israélienne. Mais voir un organe de presse, dirigé par un  «professionnel de la profession», laisser passer et ainsi illustrer de telles confusions sans la moindre prise de distance ou note en pied de texte est pour le moins étonnant. Que Christian Campiche agrémente une lettre de lecteur de 6 photos montrant des victimes civiles palestiniennes sans un seul mot d’explication (et surtout pas un seul cliché des roquettes tombées sur Sderot ou les saluts bras tendus à l’hitlérienne  des miliciens du Hezbollah et du Hamas») pourrait ne regarder que lui. Mais, au moins, qu’il se dispense désormais de délivrer ses leçons de journalisme  sur 
«le prix de l’indépendance», le «souci 
de la qualité» et autre «culture du dialogue». Cela ferait plus crédible et plus 
sérieux.