Marc Raphaël Guedj

Yves Kugelmann, October 9, 2008
Rêvons de lieux où religieux et non-religieux étudient ensembleLa dimension universelle de la Torah n’appartient pas exclusivement au peuple juif mais doit être incluse au patrimoine de l’humanité, dit en substance le fondateur de Racines et Sources.

revue juive: Nous sommes à la veille des Hautes Fêtes, temps de l’alignement et de la réflexion. Si vous deviez définir aujourd’hui l’état de la judaïté, qu’en diriez-vous ?
marc raphaËl guedj: En introduction, je voudrais citer Abraham Yehoshua Heschel qui disait: «Nous sommes un messager qui a oublié son message.»
Lorsque nous réfléchissons à la question «Qu’est-ce que le judaïsme a apporté à l’humanité?», nous répondons souvent «la justice sociale, les droits de l’homme, l’égale dignité des êtres humains», etc. Mais si nous nous arrêtons là, nous ne pouvons prétendre qu’à la médaille des anciens combattants pour des droits intégrés dans nos sociétés depuis près de deux siècles.
Le problème est de savoir si notre message est à conserver au musée de l’humanité ou si nous avons le devoir de proposer une sagesse au monde sans aucune forme de prosélytisme.
Le judaïsme est en effet trop souvent perçu comme une religion fermée sur elle-même, réduite à une vision ethnique et exposée à une mauvaise compréhension de la notion d’élection. Tout cela contribue à nourrir certaines formes d’antisémitisme. On reproche notamment au peuple juif un apparent sentiment de supériorité du fait qu’il ne partage pas sa spiritualité avec les autres. Pourtant, le judaïsme élabore un système de valeurs pour ceux qui n’adhèrent pas à son identité religieuse, notamment les sept lois noachides. Le message de la Torah résonne dans la conscience humaine. La dimension universelle de la sagesse qu’il véhicule n’appartient pas exclusivement au peuple juif mais doit être incluse dans le patrimoine de l’humanité. Or, bien qu’invoquée souvent dans les discours philosophiques et rabbiniques, cette dimension n’a pas réellement trouvé de point d’ancrage. Ne serait-ce pas parce que nous avons aussi oublié de la cultiver à
l’intérieur de nos communautés?
La Torah ne commence pas par la création du peuple juif mais par la Genèse, l’histoire d’Adam, de Noé, des Patriarches. C’est en réalité l’histoire de l’engendrement de l’humain qui, lors de la Sortie d’Egypte et la Révélation, donnera lieu à une mutation d’identité vers la judaïté. Or, dans notre éducation, nous nous concentrons exclusivement sur les diverses facettes de l’identité juive avant même de réfléchir à la question: «Qu’est-ce qu’un homme?»
A ce propos, j’aimerais mentionner une discussion que j’ai eue dernièrement avec l’un de mes amis à Jérusalem. Celui-ci se lamentait sur le fait que son fils avait quitté toute pratique religieuse. Je lui ai demandé si, à la yéchiva, on s’était penché sur les questions fondamentales existentielles, sur la quête de sens qui taraude tout être humain. Il m’a répondu qu’à sa connaissance, on avait insisté essentiellement sur les trois composantes de l’identité juive que sont le Peuple d’Israël, la Torah d’Israël et Eretz Israël. A mon sens, ce manque d’intérêt pour la dimension humaine de nos existences explique pourquoi beaucoup de nos jeunes quittent le judaïsme et se tournent vers d’autres spiritualités, le bouddhisme par exemple, ou rejettent toute forme de religiosité. Car le discours habituel les enferme dans un carcan qui les empêche de développer leur singularité dans une ouverture au Divin.
Il y a donc un double impératif : proposer un message universel et existentiel à l’intérieur de la conscience juive et le partager avec les autres sensibilités. Cette approche pourrait nous permettre de renouer le dialogue gravement compromis entre religieux et laïcs en Israël. Je rêve de lieux où religieux et non-religieux étudieraient ensemble les grands textes de la sagesse juive pour redécouvrir ce qui les relie, sur quoi se fonde leur dénominateur commun. C’est ainsi que le dialogue pourrait naître et l’anathème réciproque disparaître.
Cette carence a des retombées graves sur notre propre identité. La question est de savoir si nous croyons profondément au judaïsme. Il m’est arrivé d’assister à des dialogues déconcertants. Une jeune personne fraîchement convertie discutait avec des membres d’une communauté
juive de Paris. Quand ces derniers apprirent qu’elle s’était convertie de façon absolument désintéressée, ils lui demandèrent: «Mais pourquoi cette conversion ? Le judaïsme est tellement astreignant!» Ces remarques révèlent que nous ne voyons dans la judaïté que des lois desséchées et desséchantes, et que le sens, la lumière de cet organisme vivant nous échappent. Si nous étions nourris spirituellement par la Torah, nous ne serions pas étonnés que des non-Juifs veuillent y adhérer. Je ne milite pas pour les conversions à tout venant, mais je crois que notre formation des candidats souffre d’un manque de message spirituel profond. Aujourd’hui, à Paris, en Israël et ailleurs, ceux-ci apprennent par cœur des séries de lois et de détails sans se pencher sur les fondements de la foi et de la pensée juives. En d’autres termes, pour résumer, on pourrait dire «Dites-moi comment, quelle est votre approche de la conversion et je vous dirai qui vous êtes, quelle perception vous avez de votre propre identité.»

L’approche que vous préconisez n’entre-t-elle pas en contradiction avec le principe «naassé vénichma» qui nous demande un engagement inconditionnel avant même toute réflexion?
Nullement. Etre prédisposé à un engagement absolu vient de la conscience que Dieu ne nous demande rien qui soit au-dessus de nos forces. Cela ne signifie pas que nous ne devons pas comprendre et intérioriser le message car, dans le cas contraire, nous risquons de passer à côté de l’âme de la Torah en n’envisageant que la forme, la lettre et le geste. Qu’aurons-nous alors à transmettre à nos enfants, comment pérenniser la tradition ?
Le monde chrétien a fait l’erreur inverse. Il a privilégié l’esprit aux dépens de la lettre. S’il n’y a que l’esprit, il n’y a pas de transmission possible, car un message non ancré dans la lettre et le geste est tellement vague qu’il risque d’être altéré et transformé au fil des générations. C’est le principe du téléphone arabe où le récepteur déforme le message de l’émetteur s’il n’est pas relié à une réalité. C’est la raison pour laquelle le monde chrétien a créé des dogmes qui risquent d’être desséchants pour la pensée et la sensibilité. La Torah, quant à elle, a génialement insisté sur la dialectique, le va-et-vient entre l’esprit et la lettre. Et comme l’a écrit le philosophe Emmanuel Lévinas, la lettre hébraïque représente «l’aile repliée de l’esprit». Comme l’aile, elle peut s’envoler dans différentes directions. Dans le travail d’interprétation, nous scrutons les divers sens possibles de la lettre comme autant de modalités d’expression de l’esprit humain.
Pour illustrer notre propos, si nous ne parlions à nos enfants que du sens du Chabbath, celui-ci disparaîtrait. Si, par exemple, je leur dis «Le Chabbath est le jour où vous vous libérez de tout ce qui vous aliène, des déterminismes et des contingences de la vie», sans leur donner les indications formelles pour y parvenir, ils risquent de se libérer dans un sens tout à fait autre et de le dénaturer. A l’inverse, c’est parce que j’ai vu mes parents et grands-parents accomplir des gestes simples pour accueillir et célébrer le Chabbath que je sais comment le vivre. Mais le sens que je donne à ces gestes est toujours renouvelé. Sans ce renouvellement de sens, l’âme du Chabbath risque aussi de disparaître.
Nous avons réagi à la dérive chrétienne en insistant sur la lettre, mais en route nous risquons de perdre l’esprit qui a toujours fait partie de l’exigence juive.

Le jour de Kippour, nous lisons la Haftara de Yona (Jonas) lors de l’office de Min’ha. Comment interprétez-vous ce récit pour nos temps actuels?
Dans ce livre de la Bible, Yona (Jonas) refuse de transmettre le message prophétique à l’intention de Ninive, donc au monde non juif, pour le ramener vers les principes éthiques du monothéisme. Il pensait sûrement qu’il fallait se concentrer sur le peuple juif. Mais Dieu le contraint d’exhorter les habitants de Ninive au retour, à la Techouva. Ainsi à Kippour, nous devons nous repentir de ne pas partager la sagesse universelle de la Torah avec l’humanité.
Souvent, on entend des rabbins dire que nous avons assez à faire avec nos communautés et que nous ne pouvons pas nous soucier de l’identité humaine en général. Mais Israël et les nations, c’est l’histoire d’un couple. Si le dialogue est rompu, celui-ci ne fonctionne pas et cela crée de la violence. C’est probablement là l’une des sources de l’antisémitisme, car le monde attend de nous un message que nous refusons de lui délivrer.
Ne soyons donc pas « ce messager qui a oublié son message»!
Quelle est votre perception du dialogue interreligieux ?
Le judaïsme doit entrer dans un dialogue sans complaisance avec les autres religions et spiritualités afin de mieux se faire connaître, ce qui favorisera compréhension et respect mutuels. Je ne suis pas partisan d’un dialogue consensuel qui nous pousserait à penser que tout se vaut et donc que rien ne vaut. Pour réagir au risque de nivellement de la pensée, il faut insister sur la singularité de notre message et l’originalité de notre regard. A ce sujet, j’aimerais relever la phrase d’un ami qui disait : «C’est parce que Mozart était pleinement Mozart que sa musique est universelle.» Nous ne devons pas faire de concessions sur la spécificité de notre tradition. C’est par ce biais qu’elle sera considérée comme l’une des facettes fondamentales du patrimoine de l’humanité.
Le dialogue interreligieux doit aussi nous permettre de nous pencher sur les enjeux éthiques liés à de nombreux domaines tels que la médecine, l’économie et l’environnement. Il doit nourrir la réflexion et participer à la résolution des problèmes de société. Ce sont ces considérations qui m’ont poussé à créer il y a quelques années la Fondation Racines & Sources. Celle-ci insiste sur le message universel du judaïsme qui s’adresse aux Juifs comme aux non-Juifs. Par ailleurs, elle développe et promeut la recherche et le dialogue interreligieux en vue de la paix entre les différentes identités.

Quelles ont été les initiatives marquantes de la Fondation Racines & Sources au cours du premier semestre 2008 ?
Au-delà de nos activités régulières d’enseignement et de nos conférences extérieures, les interventions marquantes de la Fondation ont été les suivantes :
- la présentation d’un cycle d’une douzaine de conférences sur la Kabbale, devant un public réunissant près de deux cents personnes à chaque fois;
- l’organisation d’une soirée de dialogue entre les traditions mystiques du judaïsme et de l’islam, le 23 juin 2008.
Cette rencontre a remporté un très vif succès, enregistrant un taux de participation particulièrement élevé, notamment parmi les membres de la communauté musulmane et iranienne. Elle s’est achevée sur une prestation musicale assurée par de jeunes musiciens soufis.
- La coorganisation, avec le Conseil Œcuménique des Eglises, d’une session internationale de formation pendant tout le mois de juillet.  De jeunes étudiants des trois religions monothéistes du monde entier se sont formés au dialogue interreligieux. Ils ont participé à la célébration d’un office du Chabbath à la synagogue de l’avenue Dumas.
- L’élaboration d’un partenariat avec des ONG de l’ONU et plusieurs interventions à l’ONU autour du dialogue interculturel et interreligieux au Conseil des droits de l’homme.
- Dans le cadre de son partenariat initié dès 2001, la Fondation Racines & Sources est intervenue au Conseil de l’Europe à Strasbourg en avril 2008, devant des représentants des ONG et des Etats, sur l’enseignement du fait religieux à l’école.
Nous continuerons à l’avenir d’œuvrer non seulement pour l’action locale de la Fondation, mais aussi pour son rayonnement international. Cela nous permettra de propager la dimension universelle de la sagesse juive au-delà de nos frontières. N’oublions pas les paroles du prophète Isaïe: «Vous serez une lumière pour les nations.»
    Propos recueillis par Yves Kugelmann