Les sujets sensibles sont laissés de côté

Mirjam Buschor, December 10, 2009
Le Conseil suisse des religions (SCR), fondé en mai 2006 par les représentants des trois religions abrahamistes, a, à l’exception de quelques communiqués, peu fait parler de lui jusqu’à présent. La raison pour laquelle le SCR a jusqu’ici évité les sujets controversés n’est pas claire. Lorsque l’on pose la question aux conseillers, on reçoit pour réponse que les membres sont encore occupés à établir des relations de confiance entre les communautés religieuses.

Avec de belles paroles et un grand battage médiatique, les représentants des trois religions monothéistes se sont assis ensemble à une « table ronde ». Après les turbulences du début, causées par le manque de représentation féminine dans cette plateforme, le silence s’est fait autour du SCR.
Le Conseil a bien publié quelques communiqués, qui toutefois peuvent se compter sur les doigts d’une main et n’abordent aucun sujet controversé.  C’est ainsi que dans son deuxième communiqué sur les «symboles religieux dans l’espace public», le 
SCR annonce que les symboles religieux font partie de la liberté de religion et qu’ils doivent être traités avec attention et respect. On remarque cependant que les sujets sensibles comme le port contesté du foulard ou l’interdiction de la kippa pour les enseignants et employés des magasins Coop est passé sans commentaire sous silence. Ce n’est qu’à propos de l’initiative « contre la construction de minarets » que le Conseil s’est décidé à aborder un sujet explosif et a déclaré lors d’une conférence de presse rejeter résolument cette interdiction. Cette prise de position commune sur un projet de votation est une première depuis la création du SCR. « Ce dialogue, qui mène à la confiance et à la compréhension mutuelle, comme c’est le cas pour l’initiative anti-minarets, rend ce Conseil unique en son genre» explique Farhad Afshar, président de la Coordination des organisations islamiques en Suisse. Ce sont de belles paroles. Qui ne prennent cependant pas position sur divers sujets touchant la communauté juive. Lorsque par exemple le pape Benoît XVI réintroduit en 2007 l’ancienne forme de l’intercession du Vendredi Saint, appelant à prier pour «éclairer» le cœur des juifs afin qu›ils «connaissent Jésus» –  un point essentiel de l’antijudaïsme chrétien. Ou ne s’élèvent pas contre les négations de l’Holocauste émises par la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X.

Peu d’effet à l’extérieur

Herbert Winter, président de la Fédération suisse des communautés israélites déclare que « le Conseil ne prend que rarement position sur des questions, même s’il en a discuté pendant ses séances». Le sujet de la prière du Vendredi Saint, par exemple, a été effleuré par le SCR, mais n’a pas fait l’objet d’une prise de position officielle. Farhad Afshar le confirme également. A la question de savoir pourquoi aucune déclaration n’a suivi la discussion sur la prière du Vendredi Saint, il renvoie au principe d’unanimité qui a empêché le SCR de conclure le débat avec une prise de position publique. Farhad Afshar ajoute que s’élever contre une religion n’a pas de sens et que ce serait beaucoup plus efficace que chaque communauté religieuse fasse sa propre autocritique. Apparemment, la «compréhension mutuelle» touche ici à ses limites. Ce qui est très étonnant, car le SCR a pour principe fondamental la tolérance mutuelle et la reconnaissance des différences, avec lequel la réintroduction de la prière latine du Vendredi Saint est en complète contradiction.
Le SCR n’a pas non plus discuté le rapprochement douteux du pape avec les membres de la Fraternité Saint Pie X, connue pour ses communiqués dédaigneux envers les juifs, les femmes et les homosexuels. Il est difficile de comprendre pourquoi le Conseil considère qu’il n’est pas nécessaire d’aborder des sujets dont les médias débattent violement. Le SCR n’arrive-t-il pas à se mettre d’accord ou a-t-il tout simplement fait de trop grandes promesses ? On peut se demander comment il entend contribuer au maintien et à la promotion de la paix religieuse, si la discussion entre les personnes concernées est intéressante et marquante, mais très peu perçue de l’extérieur. Lorsque l’on pose la question aux participants, ils répondent unanimement que l’approbation unanime des communiqués et l’argument de l’instauration de relations de confiance sont les raisons pour lesquelles le Conseil n’a fait que peu de déclarations publiques jusqu’ici.  Ils expliquent également que la priorité essentielle est d’instaurer la confiance entre les représentants, ce qui demande malheureusement un peu de temps. La phase d’échauffement est effectivement  longue, si trois ans après sa fondation, le SCR n’a pas encore jugé utile de mettre les négations de l’Holocauste à l’ordre du jour. Peut-être est-ce cette résistance qui est la raison pour laquelle le Conseil est unique en son genre – et non pas le fait que les Suisses ont des idées si progressistes.

Une signification uniquement symbolique?

Michel Bollag, directeur adjoint du Centre zurichois de formation pour le christianisme, le judaïsme et l’islam, explique que le dialogue interreligieux existe à plusieurs niveaux : le dialogue entre les institutions religieuses et celui entre les individus. Pour le premier, il est plus difficile de trouver des solutions communes et de les communiquer à l’extérieur. Les représentants sont tenus de parler au nom de leur communauté et les tâches du Conseil sont difficiles à définir. Le Conseil doit-il s’activer en cas de conflit uniquement bilatéral ? A quel moment un problème met-il la paix religieuse en danger en Suisse? D’après Bollag, ce sont là des questions d’appréciation qu’il est parfois difficile de trancher. Il confirme que le SCR a peut-être fait trop de promesses au début, et qu’il a effectivement une marge de manœuvre minimale. Dans cette constellation, il n’est notamment pas possible de résoudre les problèmes théologiques. Bollag souligne cependant que « le Conseil donne toutefois un signal social important au niveau institutionnel» et qu’il faut lui donner du temps.
Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un Islam progressiste: «Ce genre de Conseil doit avoir le courage d’entreprendre quelque chose de nouveau. On ne peut pas attendre de ces messieurs, qui représentent des institutions, qu’ils aient l’ouverture et l’indépendance nécessaires pour aborder les problèmes de manière inédite et autocritique.  Et même si volonté de le faire existait, leurs institutions les restreindraient trop. Tant de choses seraient à discuter, mais pour ce faire, il faudrait un débat qui permette à chacun de se remettre en question et non pas d’échanger uniquement des politesses», ajoute-t-elle. Dans cette constellation, le SCR a uniquement une signification symbolique et n’est qu’une « assemblée  d’apaisement » qui n’aborde pas vraiment les préjugés, tabous et barrières. Elle se souhaiterait quelque chose de plus neuf, de plus innovant et aussi de plus féminin qui viserait à des changements  et des progrès, mais comporterait également un risque de remaniement profond. Une véritable reconnaissance mutuelle exige également une discussion critique et autocritique. D’après Saïda Keller-Messahli, un tel Conseil aurait alors un écho, ce qui serait vraiment nouveau et unique en son genre en Europe.

Besoin de courage et de force

Ce que l’on peut attendre après l’instauration de relations de confiance est encore vague. Il n’est notamment pas clair si l’influence sur les diverses communautés a la priorité ou si l’objectif principal est d’avoir une influence sur le public. Le dialogue doit-il avoir lieu à un niveau politique ou plutôt culturel ? Markus Sahli, secrétaire du Conseil, assure que le SCR fera plus parler de lui à l’avenir. Il ne faut pas oublier que le Conseil est malgré tout encore  jeune – et qu’il a également besoin de beaucoup de force et de courage, surtout parce que le SCR n’a pas beaucoup de voisins sur lesquels prendre modèle. Il reste à espérer que ce courage existe, et que le Conseil soit mieux perçu à l’avenir.