L’antisémitisme croît en Europe
Revue Juive: Vous êtes président de la Commission contre l’antisémitisme du Congrès juif européen (CJE). Que fait le CJE dans ce domaine et sur quoi mettez-vous l’accent?
Alfred Donath: Le CJE intervient auprès des organisations internationales, mais également de divers gouvernements, toujours cependant avec l’assentiment de l’organisation juive nationale du pays concerné.
Est-ce un travail utile, ou plutôt un exercice «alibi»?
Premièrement la situation des Juifs en Europe serait certainement pire si l’on ne dénonçait pas les actes antisémites et n’agissait pas pour les contrer et obtenir leur condamnation. D’autre part je vous citerai seulement deux succès obtenus grâce au CJE: à la suite d’un intense lobbying, le Parlement européen a voté la reconnaissance de l’abattage rituel en tant qu’acte religieux qui doit être garanti dans le cadre de la libre pratique de la religion. De même la non-élection de Farouk Hosny à la présidence de l’UNESCO: après l’égalité des voix lors du quatrième tour du scrutin, il a encore été possible de convaincre les délégations espagnole et italienne de modifier leur vote.
On a souvent l’impression que les organisations qui se battent contre l’antisémitisme en donnent une définition très étroite, particulièrement quand la critique envers Israël y est associée. Quelle est votre opinion à ce sujet?
La limite entre l’antisémitisme pur et la critique envers Israël est souvent floue, mais le CJE adopte une attitude plutôt large, car trop souvent l’antisémitisme se masque sous l’anti-israélisme systématique, qu’il faut dénoncer: il est certes légitime de critiquer Israël dans certains cas, mais uniquement si on utilise les mêmes critères qu’envers n’importe quel autre Etat, ce qui est rarement le cas.
En octobre vous avez représenté la Suisse lors de l’inauguration des
bureaux du CJE à Bruxelles. En quoi ce bureau est-il important?
Bruxelles est aujourd’hui la capitale politique de l’Europe. Le CJE rencontre chaque semaine pour ne pas dire journellement des parlementaires européens. Aussi une représentation permanente est-elle devenue indispensable. Lors de l’inauguration officielle de ce bureau, nombreux furent les politiciens qui ont pris la parole pour en saluer l’importance. Entre autres José Manuel Barroso, le président de la Commission de l’Europe, et Jerzy Buzek, le président du Parlement européen, de même que Uzi Landau, le ministre israélien de l’Infrastructure nationale. Plus de cent parlementaires ont pris part au banquet, au cours duquel Armand De Dekker, le président du Sénat, a remis la médaille Léopold à Moshe Kantor, le président du CJE.
Un des thèmes fut «l’antisémitisme en Europe». Comment jugez-vous la situation actuelle?
Le bureau exécutif élargi du CJE a effectivement consacré l’essentiel de sa séance à ce sujet. L’antisémitisme est en augmentation en Europe, particulièrement en Hongrie, en Scandinavie, en France et en Grande-Bretagne, mais ailleurs également. Les partis politiques affichant leurs sentiments antijuifs le font en général impunément et avec succès, tout en se mouvant souvent à la limite de la légalité. L’incident le plus grave fut sans doute l’accusation dans la presse suédoise que les soldats israéliens tuent des Palestiniens pour se procurer leurs organes à des fins de transplantation, ce qui rappelle indiscutablement l’accusation que les Juifs utilisent du sang chrétien pour fabriquer leur «mazzot». Ne voulant pas intervenir dans le conflit qui opposait les gouvernements d’Israël et de la Suède, c’est au peuple suédois lui-même que le CJE s’est adressé, en envoyant une lettre ouverte, reproduite par pratiquement tous les médias suédois.
On reproche sans cesse à l’Europe et à l’Union Européenne de n’être pas assez actives lorsque Israël est critiqué ou lorsqu’il s’agit d’antisémitisme. Comment jugez-vous cette critique?
De notre point de vue, elle est justifiée: trop souvent un grand nombre d’Etats européens adoptent une attitude passive lorsque l’Etat d’Israël est injustement attaqué. Et s’ils réagissent en cas d’antisémitisme, c’est toujours après coup et mollement. C’est également le cas dans notre pays: preuve en soit que parmi les rares crimes non élucidés, on trouve l’assassinat de ce rabbin en pleine rue à Zurich, l’incendie de la synagogue de Genève et celui de celle de Lugano, où finalement un déséquilibré a bien été arrêté, mais sans que la justice cherche à savoir qui l’avait influencé ou poussé.
Avez-vous encore d’autres exemples?
Et comment! Les auteurs de graffitis sur nos synagogues et autres monuments juifs ne sont pratiquement jamais identifiés, ceux qui ont brisé des vitres de l’école talmudique de la route de Malagnou n’ont pas été retrouvés, les vandales qui ont profané le cimetière de La Tour-de-Peilz, où reposent tant de victimes de la barbarie nazie, courent toujours..... En pratique, lorsque la CICAD, qui accomplit un excellent travail, dénonce un cas d’antisémitisme, elle doit faire elle même le travail d’enquête de la police et démasquer les coupables.
Comment jugez-vous la situation actuelle en Suisse et quels changements constatez-vous par rapport aux années précédentes?
J’ai déjà en partie répondu à cette question. J’ajouterai cependant que l’antisémitisme latent a toujours existé dans notre pays, et se manifeste souvent dans les lettres de lecteurs, mais également de plus en plus par le biais d’internet, La rédaction des journaux, de même que les autorités de surveillance, sont conscientes de cette situation, mais ne se dotent en général pas des moyens d’intervenir, sinon après coup. Citons également le pamphlet Ce que veulent les juifs qui a été distribué dans les boîtes à lettres à Lausanne et à Genève.
Mais le plus grave est sans aucun doute l’attitude de la délégation suisse lors de l’Assemblée générale de l’ONU à New-York: si après le discours haineux du président iranien Mahmoud Ahmadinejad lors de la réunion à Genève dite «Durban 2» elle n’avait pas quitté la salle comme les autres délégations européennes, en alléguant de son statut d’hôte de la conférence, comment expliquer l’attitude identique adoptée à New York lorsque le président iranien s’est livré à ses violentes diatribes anti-israéliennes, mais également antijuives ?
Il est à mes yeux incompréhensible qu’à ce jour le Département des Affaires Etrangères n’ait jamais pris position sur ce grave impair et ne se soit pas distancié des divagations d’Ahmadinejad. Le communiqué de mon successeur à la présidence de la FSCI n’a suscité aucune réaction de madame Calmy-Rey. Ce silence est d’autant plus étonnant que notre pays, contrairement aux autres Etats démocratiques, a pris la mauvaise habitude de s’acoquiner à la majorité automatique pour voter d’iniques résolutions anti-israéliennes.
Lorsque l’on suit la campagne en Suisse contre les minarets, les prises de position de politiciens et la stigmatisation des musulmans au cours de ces derniers mois, on se rend compte du grand potentiel de discrimination qui existe en Suisse, et qui un jour pourrait également se retourner contre les Juifs. Comment jugez-vous la compétence de la Suisse dans son attitude envers l’islam?
Officiellement nos autorités, presque tous les partis politiques, le Conseil suisse des religions et les institutions défendant les droits de l’homme ont clairement pris position contre l’initiative d’interdire la construction de minarets. La liberté de la pratique religieuse est garantie par notre Constitution et le maintien de la paix religieuse est à ce prix. La crainte d’une islamisation progressive de l’Europe reste cependant sous-jacente. La grande majorité des musulmans de Suisse ne sont pas engagés ni politiquement, ni religieusement et n’aspirent qu’à vivre tranquillement dans notre pays. Mais ce qui se passe en France, en Grande-Bretagne, dans les pays du Benelux et ailleurs encore effraie plus d’un Suisse. L’initiative contre les minarets est devenue le symbole de cette attitude anti-islamisation, C’est certes injuste envers tous les musulmans qui sont bien intégrés dans notre pays, mais c’est malheureusement le cas. Que l’initiative passe ou qu’elle soit refusée, il faudra ensuite rester très vigilant pour que la paix religieuse ne soit pas mise en danger. Et cela même en faisant abstraction des réactions provenant de l’étranger.....
Et la conséquence pour les Juifs?
Nous sommes bien intégrés en Suisse, mais il a fallu un siècle pour y parvenir. Les musulmans veulent tout tout de suite, et c’est ce qui hérisse nombre de Suisses. Les Juifs n’ont acquis que peu à peu le droit d’habiter n’importe où, celui d’exercer n’importe quelle profession. Ils peuvent aujourd’hui vivre en pratiquant librement leur religion: grâce à un accord formel avec l’armée et tacite avec les universités, ils obtiennent en général les dérogations qui y sont liées. Il ne reste qu’une seule discrimination : l’interdiction de l’abattage rituel, qui concerne également les musulmans, mais grâce à monsieur Couchepin, l’importation de viande «rituelle» est aujourd’hui garantie par la loi. Alors la Suisse est-elle un pays avec un grand potentiel de tolérance ? Sans aucun doute, quoique je n’aime pas le mot tolérance, car il implique une certaine supériorité de sa propre opinion: «J’ai raison, mais j’accepte la position de l’autre.» Je préfère dire que le Suisse a un profond potentiel de respect de l’autre, de déférence et de considération envers l’autre.
Quelles sont les priorités de votre activité pour l’année 2010?
Continuer à surveiller la scène antisémite, en évaluer l’évolution grâce à un questionnaire régulièrement envoyé aux institutions nationales juives, intervenir auprès des autorités quand cela s’avère nécessaire, combattre l’antisémitisme par les moyens éducatifs.