«J’étais un esclave au Soudan»

Par Louis Bloch, May 30, 2011
L’homme, un Noir d’une cinquantaine d’années, que j’ai rencontré au cours d’un colloque à Genève, se nomme Simon Deng. Il est chrétien, originaire du Soudan, réfugié politique aux USA. Son histoire ne date pas des temps reculés de l’Afrique mais s’inscrit dans la fin du XXème siècle. La voici, telle qu’il me l’a racontée.

SIMON DENG Libéré (et ici avec sa plus que charmante épouse) mais marqué à vie

Je vivais avec mes parents dans un petit village dans le sud du Soudan peuplé en grande majorité par des Noirs chrétiens. J’avais 9 ans lorsque notre voisin, un Arabe musulman, me demanda de l’aider à porter ses bagages sur le bateau pour retourner dans le Nord. Vous savez que si le sud du Soudan est chrétien, le nord est arabe et musulman. Donc j’aidais notre voisin à monter ses bagages sur le bateau; il me demanda de rester sur le bateau pour les surveiller, ce que j’ai fait. Quand le bateau s’est mis en mouvement j’ai pris peur et j’ai crié. C’était la première fois que j’étais sur un bateau. Alors l’Arabe est revenu pour me calmer, Le bateau est parti. L’Arabe m’a dit qu’arrivé à destination il me mettrait sur  le bateau qui redescendrait vers le sud, vers son point de départ. Je l’ai cru. Comprenez-moi, je n’avais que 9 ans et je ne connaissais personne d’autre que lui sur le bateau.

revue juive: Une fois à terre, que s’est-il passé?
Simon Deng: Il m’a emmené avec trois autres garçons âgés de 9 et 10 ans au marché, nous a donné à manger puis il m’a chargé avec un autre garçon sur un camion qui nous a conduits dans son village.
Sa famille l’a accueilli avec joie, heureuse de le voir revenir avec 2 esclaves. On se disputait l’enfant de 10 ans, plus grand et plus fort que moi. Finalement je fus attribué à la branche de la  famille qui avait le moins d’enfants.
Au bout de 2 jours j’ai demandé où était l’homme qui m’avait promis de me ramener dans le Sud. On m’a répondu de ne pas demander après lui, que je ne le reverrais plus: «Tu nous a été donné en cadeau.» J’ai pleuré. On m’a battu pour me faire taire. J’ai continué à pleurer car je ne pouvais le croire. C’est alors qu’a commencé le cauchemar. On ne me parlait qu’avec dureté, je recevais une avalanche de coups chaque fois que je ne pouvais exécuter une tâche ou que je ne l’exécutais pas bien.


Et la nourriture? Le sommeil?
Je devais manger les restes, je dormais par terre, je n’avais pas de place fixe pour dormir. Le plus dur était de chercher l’eau au puits. A chaque extrémité d’un bâton qu’on plaçait sur mes épaules on fixait un seau. Quand les deux seaux étaient remplis d’eau, leur poids qui était terriblement lourd me faisait chanceler. J’avais 9 ans, je n’étais pas traité comme un enfant mais comme l’âne chargé habituellement de cette besogne. Quand je n’en pouvais plus on me battait comme une bête.
 


Pendant combien de temps dura ce calvaire?
Pendant trois ans et demi. Puis cette famille a dû quitter le village pour s’installer en ville où leur fils devait faire des études. Son père me proposa alors, si je voulais être considéré comme un être humain, de me convertir à l’islam. Je devais changer de nom, porter un nom arabe et devenir leur fils. Mais au fond de moi-même je ne voulais pas perdre mon identité. Aussi, pour ne pas être battu j’ai remis ma réponse à plus tard.
Puis, un jour, dans cette ville j’ai été abordé par deux hommes qui m’ont demandé d’où je venais. Ces hommes m’ont inspiré confiance non seulement parce qu’ils étaient Noirs comme moi mais parce que j’avais remarqué sur leur front une cicatrice rituelle comme celle que portaient des hommes de mon village. Plus tard j’ai su  qu’elle signifiait leur appartenance à la tribu des Shiluks. Alors je leur ai tout dit de mon histoire, du village d’où je venais, qui étaient mes parents, comment j’ai été enlevé... L’un des deux hommes venait du même village. Ils m’ont aidé à m’enfuir et m’ont remis sur le bateau qui m’a ramené dans ma famille. J’ai enlevé ma peau d’esclave, je l’ai laissée derrière moi. Et je me suis fait marquer les cicatrices que vous pouvez voir sur mon front afin que l’on ne me kidnappe plus. Depuis j’ai peur de tout Arabe à cause de l’esclavage.»

Aujourd’hui cet ancien esclave vit aux USA avec sa femme, Soudanaise comme lui, et milite pour les Droits de l’homme au sein de l’«Abolish, American Antislavery group».