«Guerre sainte» ou insurrection

December 10, 2009
Gilles Bernheim, grand rabbin de France, sur Hanoucca 5770.

Peu après le retour de l’exil à Babylone, un immense brouillard semble tomber sur la Judée, sur le Temple de Jérusalem reconstruit et sur son puissant clergé. Les quelque cinq siècles qui suivent disparaissent aux yeux de bien des lecteurs de la Bible. Et lorsque, à l’époque de la Michna, ce brouillard va se lever sur la Galilée et sur Jérusalem, il laissera apparaître un peu­ple juif profondément bouleversé et divisé. Que s’est-il passé?

Pendant des siècles, la civilisation grecque a lentement submergé le Proche-Orient et le judaïsme. Mais au cœur de ce conflit séculaire entre le paganisme grec et la foi juive, il y a trois années de crise: l’insurrection de Judas Maccabée contre la persécution, de 167 à 164, est fondatrice de la fête de Hanoucca. Parce qu’elle est une période clé dans l’histoire du judaïsme, connaître cette crise nous est indispensa­ble pour comprendre le monde juif où vi­vront les Maîtres de la Michna mais aussi les premiers chrétiens.

Mais il n’est pas facile de s’orienter parmi les événements complexes de cette période; les textes sont souvent partisans et la Bible, dans ce contexte de persécution et de foi héroïque, préfère l’épopée édifiante à la chronique fidèle. C’est donc aux livres des Maccabées que nous avons demandé de nous servir de guide à travers ce IIème siècle avant J.C. Le premier livre des Maccabées est un exemple de littérature nationaliste qui, toute proportion gardée, se situe dans la ­même orientation que les livres d’Esther et de Judith. Mais au-delà du récit événementiel, il implique une théologie de la guerre qui est nouvelle. En effet les livres de Josué et du Deutéronome donnaient une lecture de la conquête dans laquelle D-ieu combattait pour son peuple1. Cette fois, D-ieu n’inter­vient pas directement, mais suscite un homme providentiel: «A cette vue, le zèle de Mattathias s’enflamma et ses reins frémirent, une colère selon la Loi monta en lui» ­
(I Maccabées 2, 24). Ici la référence implicite est constituée par l’époque des Juges pendant laquelle la lutte contre les étrangers (notamment les Philistins) était également un combat contre le paganisme; ainsi voit-on les Juifs s’adresser à Jonathan: «Nous te choisissons donc aujourd’hui même pour être […] notre chef et notre guide dans la lutte que nous avons entreprise» (I Maccabées 9, 30) et quelque temps plus tard «Jonathan s’installa à Machmas où il se mit à juger le peuple» (I, Maccabées 9, 73). Ces réminiscences du livre des Juges se voient aussi à la manière dont est présenté l’enchaînement des événements: le peuple se détache de D-ieu qui le fait châtier; la pénitence de certains conduit D-ieu à susciter un chef (que l’on peut rapprocher des Juges 6,1).

Il faut noter que le courage et l’habilité de ce chef n’ont de valeur et d’efficacité que dans la foi (cf. déjà Juges 7). On le remarque aux mots d’ordre donnés par Judas, à son souci de la pureté et des observances de la Loi, à son humilité dans le succès. Cette vision des choses est poussée dans ses conséquences extrêmes à Qumram, où toute l’organisation de l’armée des Fils de la Lumière est fondée sur des bases religieuses.

A partir de cette époque, la révolte armée contre l’occupant étranger sera une tendance permanente en Israël. L’agitation qui se développe après la mort d’Hérode en 4 avant J.C. paraît répondre à des motifs complexes. Le récit donné par Flavius Josèphe ne permet pas de distinguer clairement ce qui est simple banditisme de ce qui est mouvement d’insurrection politique; cependant on voit que les Zélotes refusent la domination romaine sous prétexte que D-ieu seul doit gouverner son peuple. Ce sont de tels mouvements qui conduiront aux révoltes de 66-70 et de 132-135 et entraîneront la destruction du Temple et l’interdiction faite aux Juifs de pénétrer à Jérusalem. Cependant ces insurrections n’ont jamais fait l’unanimité chez les Juifs: le livre de Daniel et le deuxième des Maccabées restent très réservés à l’égard de l’action directe et, sauf quelques exceptions, nombre de Pharisiens et de Sadducéens ne se joignent pas aux révoltes de 66 et de 132, ou cherchent très vite à s’en démarquer. Un bon exemple de la division de l’opinion est donné par le récit évangélique de «l’impôt dû à César»; des prêtres Sadducéens cherchent à mettre Jésus dans l’embarras: s’il répond qu’il est légitime de verser l’impôt, on l’accuse de ne pas reconnaître D-ieu comme maître et souverain d’Israël; inversement le refus équivaut à prêcher la révolte. On sait ce qu’il advint… g.r.g.b.

1. Josué (24, 5-12); Deutéronome (20, 1-4); (28, 49-57); (32, 21-43)