Frontières et limites des Juifs de Suisse

Yves Kugelmann, December 10, 2009
L’invasion de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre 1939 marque le début officiel de la Seconde Guerre mondiale. La Suisse fut épargnée. Toutefois, pour les Juives et Juifs de Suisse, les années de guerre – et déjà celles qui les précédèrent – signifièrent une césure. Elles permettent de comprendre la communauté juive d’aujourd’hui.
LES JUIFS EN SUISSE Réfugiés juifs en 1938 au camp de réfugiés de Dipolsau

Les frontières entre 1939  et 1945 : terminus provisoire pour un grand nombre de persécutés, salut pour quelques-uns. S’achopper à des frontières, à des limites, a depuis toujours été un facteur déterminant de l’existence juive. Exclusion, marginalisation, délimitation, mais aussi point de passage – c’est ce rapport avec les frontières qui a été stylisé dans la littérature et est devenu un archétype juif, une image ambiguë qui s’est interposée entre Juifs et non-Juifs – les Juifs, « le peuple de nomades du désert », qui a erré ou dû errer pendant des siècles à l’étranger, à travers le monde. Juifs égalent frontières: une équation irréversible, avec toutes sortes d’inconnues, de contradictions et d‘axiomes sanglants, que l’exemple des Juifs suisses a particulièrement fait ressortir.
Le peuple disséminé a vécu pendant des siècles le paradoxe de devoir errer sans limite dans le vaste monde et de toujours à nouveau buter sur des frontières. D’avoir à les dépasser, lorsque les circonstances de sa vie le faisaient tomber sur des barbelés, sur cette frontière qui souvent marquait, influençait, changeait, contaminait, noyautait son image existentielle, psychologique, historique et culturelle.  C’est cette frontière réelle, qui a formé sa psyché jusqu’à l’excès : toujours se mouvoir à l’extrême limite, sur une crête étroite au-dessus de l’abîme, au bord du mirage et de la folie – de manière absurde, si l’on ne se prenait pas pour Job.

La Suisse, prison dialectique  

Des précurseurs millénaires culminèrent lorsque, il y a 70 ans, une seule frontière en Europe ne tomba pas: celle de la Suisse. Une frontière, qui donna une signification ambiguë au pays. «Ilot de sûreté » ou cellule d’isolement au milieu de la catastrophe et de l’horreur, toujours à la merci d’un danger menaçant. Une aire de tension pour une folle chevauchée psycho-nationale, qui marqua plus qu’on ne le pense le peuple hétéroclite des Confédérés. Friedrich Dürrenmatt, dans son fameux discours à l’occasion de l’attribution du prix Gottlieb Duttweiler à Vaclav Havel en 1990, met le doigt sur un fait que personne ne voulait entendre: la Suisse – une prison dans laquelle les prisonniers sont libres et les gardiens sont prisonniers. La 
Suisse – devenue la prison grotesque de la liberté, dans laquelle personne ne savait que faire de cette liberté et l’a noyée dans des mythes. Cette Suisse, et avec elle les Juifs suisses, qui jusqu’à ce jour se veut être le seul pays à avoir une histoire continue, sans ruptures et sans trauma. Toutefois, ce privilège, non acquis, mais plutôt dû au hasard, à des pactes adroits ou à une logique fatidique, est resté pendant longtemps le diamant brut que surent finalement tailler et polir les immigrants, les travailleurs italiens dans les années cinquante et plus tard d’autres travailleurs étrangers.  

Le dard suisse

Quelques décennies après avoir interdit l’abattage rituel, la Suisse montra en octobre 1938, avec l’imposition du tampon 
« J », comment elle entendait fermer ses frontières aux réfugiés juifs venant de l’Allemagne nazie. David contre Goliath n’était pas opportun. Les Confédérés 
firent montre de ce pragmatisme cynique, que les uns critiquent et que les autres comprennent: la coopération avec l’ennemi. Un ennemi avec lequel certains sympathisèrent parfois aussi, ne serait-ce que pour agacer les autorités, comme l’a fait Friedrich Dürrenmatt pour un temps. Mais surtout un ennemi avec lequel on pouvait faire de bonnes affaires.
Le « J » majuscule dans les passeports de Juifs en fuite – une invention suisse – signala déjà en 1938 ce qu’allait devenir l’étoile jaune pour l’Allemagne. Bien avant que le Conseil fédéral ne boucle hermétiquement en 1942 les frontières suisses pour les réfugiés juifs, la Confédération représenta une expérience existentielle pour ceux qui étaient à l’intérieur et à l’extérieur de son territoire. Les clôtures de barbelés devinrent omniprésentes et font encore effet jusqu’à ce jour. Les uns s’y achoppèrent, les autres les passèrent. Ce n’était certes pas les barbelés d’Auschwitz, mais beaucoup de Juifs virent ceux d’Auschwitz après avoir été stoppés par les frontières suisses. Ce n’est que dans les dernières semaines de la guerre et juste au début de l’après-guerre que des masses de réfugiés purent entrer en Suisse, mais la plupart pour un temps très court. Et très peu d’entre eux étaient Juifs : la plupart étaient des frontaliers et des soldats étrangers.

Juifs suisses, réfugiés juifs

Le non-rapport avec les frontières divisa également beaucoup de Juives et Juifs pendant les années quarante en Suisse, lorsque des milliers de réfugiés furent refoulés à la frontière suisse et envoyés à une mort certaine. Cette frontière qui était une garantie de survie pour les Juifs suisses, signifiait la vie pour les uns, la mort pour les autres. Que des soldats suisses de confession juive aient dû garder la frontière helvétique ou même faire fonction de police de frontière pendant la mobilisation révèle d’une part leur volonté de servir et d’obéir à leur patrie, mais également la perversité de la situation, dans laquelle ils ne pouvaient qu’opter entre le faux et le faux. Une décision à laquelle répondirent à leur manière certains membres de la police des frontières: tout le monde n’est pas obligé de placer son «devoir» avant la vie des réfugiés : la frontière suisse fut pendant longtemps criblée de trous. Tout le monde n’essaie pas de se faire remarquer par des excès de zèle, alors que détourner les yeux suffit à sauver des vies. La rencontre entre les Juifs suisses et ces réfugiés juifs qui ne passèrent que peu souvent légalement la frontière, toujours avec l’aide de rares héros suisses, des passeurs comme Paul Grüninger, Carl Lutz, Sebastian Steiger et d’autres que Yad Vashem, le Mémorial de la Shoah, a honorés.
2009 a commencé en 1938. Le défi existentiel de la communauté juive suisse est qu’il n’y en eut plus à relever au plus tard à partir de 1938, qu’il n’existe pas de judaïsme juif, de pensée juive en Suisse. Un fait qui a toujours à nouveau amené à ce que la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), dont les structures datent aujourd’hui encore d’avant-guerre, n’a depuis la Seconde Guerre mondiale plus toujours représenté la majorité, les requêtes et besoins des Juifs suisses. Après les pogroms de 1882 en Europe de l’Est et au cours des décennies suivantes, des Juifs d’Europe orientale arrivèrent en Suisse et s’aperçurent qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Les Juifs suisses ne les laissèrent que partiellement s’intégrer, ce qui lentement mais sûrement engendra une société juive à deux temps, qui se renforça encore avec les flux de réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale. Une société à deux temps qui, dans bien des histoires de famille, caractérise aujourd’hui encore cette époque. Les débats sur les fonds en déshérence de Juifs dans les banques 
suisses n’a pas seulement confronté en 1996 la Suisse, l’industrie, l’économie avec un passé louche, soucieux de survivre à Hitler et en même temps d’en tirer profit. L’analyse du passé n’a pas seulement fait tomber des mythes sur l’intégrité et la défense suisse pendant les années de guerre, mais a également confronté les Juives et Juifs de Suisse avec la question de savoir rétrospectivement, si la communauté juive avait fait tout ce qui était humainement possible pour les réfugiés, les personnes poursuivies, les Juives et les Juifs refoulés et ceux qui avaient été recueillis.

Divergences fondamentales

Une question à laquelle il est difficile de répondre. Car l’examen que font les Juifs suisses officiels et leurs organisations du déchirement qu’ils vécurent entre aide et impuissance  (voir « Le Grand Déchirement », étude de Stefan Mächler sur la FSCI pendant la guerre), entre sauvetage de leurs coreligionnaires et souci de ne pas se livrer, sépare jusqu’à ce jour les victimes, les sauvés et les sauveurs. Regarder aujourd’hui le danger montant de ces années  n’empêche pas de s’étonner du fait qu’il il était manifestement encore  facile à l’époque de toujours repousser d’un jour la reconnaissance de ce danger. Parallèlement, ce danger justifiait la mentalité de citadelle. Ce n’est pas parce que l’on sait aujourd’hui que les nazis n’eurent jamais l’intention d’envahir la Suisse neutre, leur propre banque – et de mettre en danger leur liaison à l’abri des bombes avec le sud – qu’on n’a pas dû le savoir exactement à l’époque. Il y avait d’une part les Juifs suisses, qui fermaient les yeux sur la réalité, glissaient dans le provincialisme et se formalisaient en premier lieu de ne pas recevoir pendant la guerre d’autre viande cascher que des poulets, et d’autre part les réfugiés qui avaient survécu, n’avaient plus rien à eux et auraient rêvé d’avoir de la viande de poulet.

Le cas Grüninger

C’est ainsi que par exemple le Bâlois Albert Falk réagit en 1941, dans une circulaire exposée aujourd’hui au Musée juif de Hohenems, au fait que le chef de police Paul Grüninger ait été suspendu de son service, déshonoré, jugé et privé de retraite parce qu’il avait sauvé des Juifs, hommes, femmes et enfants. Il appela au soutien de Grüninger. En réponse, Saly Mayer, alors responsable de la FSCI, publia une prise de position, qui montrait dans quelle situation précaire les Juifs croyaient se trouver à l’époque. Mais Falk savait parfaitement ce qu’il écrivait. Avec Grüninger, il avait lui-même aidé des réfugiés à entrer en Suisse à des réfugiés. Que cela n’ait été possible qu’en passant outre les consignes et en changeant les dates sur les documents, n’était plus un secret. Mais le secrétariat d’alors de la FSCI ne voulut rien savoir de tout cela en détail et encore moins le lire en public: surtout pas d’euphorie pour des exploits, surtout pas de soutien visible et officiel, comme le demandait Falk pour Grüninger, qui avait entre-temps perdu sa place et sa fortune. «Il est très imprudent de la part de Monsieur Falk d’écrire que G. a facilité l’entrée de réfugiés juifs, qu’il a amené une dame autrichienne à son époux et ses enfants qui se trouvaient en Suisse, etc. Ce serait évidemment punissable et ne devrait pas être raconté en public, d’autant plus que c’est à nous maintenant d’en supporter les conséquences, puisque nous avons sur le dos les familles et parentés, alors que nous aurions souvent été en mesure de reconduire depuis longtemps les personnes seules à la frontière. Malgré tout, le soussigné est d’avis que dans l’esprit de la lettre Falk, il faudrait aider G. à trouver un emploi, mais nous n’avons pas besoin de le crier sur les toits.»

Attitude clairvoyante

Le soi-disant judaïsme juif devint une communauté hétérogène qui dut trouver un terrain d’entente dans les institutions qui existaient. Mais les divergences biographiques, idéologiques et juives subsistèrent. Ceux qui étaient implantés depuis longtemps dans le pays ignorèrent trop souvent les immigrés involontaires, et pendant longtemps il ne fut pas question d’égalité des droits. Les uns attendaient de la reconnaissance, les autres ne savaient pas comment faire face à l’incompréhension de leur situation : un profond fossé se creusa. Alors que l’Aide aux réfugiés faisait tout ce qu’il est humainement possible – ce qu’encore une fois pas tout le monde voyait d’un bon œil – récoltait de l’argent pour les réfugiés – ce que le Conseil fédéral imposait – secourait, entretenait des soupes populaires ou organisait des logements, les rabbins s’occupaient surtout de savoir s’il était possible d’éluder la défense de l’abattage rituel en étourdissant les animaux auparavant. Une nécessité fortuite en temps de guerre, mais qui révèle en même temps les priorités quelque peu abstraites dans un pays dont le marché de bétail était caractéristique pour les Juifs suisses. Autant la manière d’agir des représentants officiels du judaïsme suisse étaient provinciale et gauche, autant des gens comme par exemple l’avocat bâlois Marcus Cohn, le jeune sioniste zurichois Veit Wyler, le juriste et journaliste Benjamin Sagalowitz ou le socialiste David Farbstein étaient courageux et clairvoyants. Tous s’engagèrent en faveur des réfugiés et essayèrent à l’encontre des fonctionnaires officiels de trouver des moyens de contourner une situation qui semblait désespérément bloquée.  

Critique à l’encontre 
des fonctionnaires juifs

C’est également Veit Wyler qui encore pendant la guerre critiqua sévèrement la FSCI et ses institutions. Il reconnut certes les mérites de la FSCI lors d’une conférence : «Je ne sous-estime en aucune manière l’important travail qui est fait en matière d’aide aux réfugiés, je ne veux pas non plus manquer de mentionner que nous avons à résoudre des problèmes pour lesquels nous ne possédons aucune expérience.» Mais il voyait en même temps que les officiels juifs agissaient de manière trop naïve, réservée et provinciale dans le jeu de la vie et de la mort de leurs coreligionnaires. Il voyait également l’échec de l’institution et de ses fonctionnaires, à qui il reprochait leur autosatisfaction et leur vantardise : «L’infatigable bureaucratie juive est très satisfaite d’elle-même. (…) Je constate, et peux le prouver avec bien des exemples, que nos représentants juifs ne jouissent d’aucune influence auprès des autorités. Ces dernières ne leur accordent pas non plus de respect, car elles connaissent le manque de fermeté indigne de nos héros.» Wyler se lance ensuite dans une attaque frontale dont, actuellement, en temps de paix, personne n’oserait prononcer le moindre mot, même si elle était justifiée: «Nos représentants juifs sont très pauvres en idées puisque pendant tout ce temps ils n’ont pas même réussi à présenter une seule proposition constructive aux autorités (…). Cette misère et  justice morale a donné jour à une pratique qui laissera un souvenir terrible (…) Les Juifs suisses ne sont absolument pas au courant de ce qui se passe en leur nom.» Il ajoute encore: « Le Juif suisse ne pense qu’à lui-même et se contente de donner une aumône au pauvre. Si le Suisse ne se distinguait qu’avec de telles vertus envers la Suisse, cela ne ferait toujours pas de lui un patriote. Car faire preuve de patriotisme veut dire s’occuper de la collectivité et savoir faire des sacrifices. Dans quelle mesure le Juif suisse remplit-il en Suisse ce devoir général envers les autres juifs ? Nos représentants ne l’y poussent pas non plus.»
Une voix isolée certes, que bien des gens critiquèrent, mais qui essaya tout de même de sortir les Juifs suisses de leur passivité. Non sans raison. Peu de gens eurent le courage toutefois de prononcer de telles paroles. Et paradoxalement, de moins en moins à mesure que la guerre s’éloignait. Car les fonctionnaires juifs suisses avaient institué une mentalité de dissimulation à l’intérieur et à l’extérieur que l’on ne peut pas uniquement expliquer par un manque de courage civique ou de sensibilité sociale. Au lieu de soutenir en priorité la vie trépidante dans les communautés, organisations, associations, de lui donner de la portée à l’extérieur, de promouvoir et représenter les innombrables activités et prestations culturelles, politiques, économiques et sociales, la mutation de toute une nouvelle génération née après la guerre, et de reconnaître la chance  que représente l’immigration juive, les fonctionnaires juifs se sont toujours plus identifiés avec la bureaucratie suisse et les débats sans fond, se sont enfoncés dans l’isolement. La lutte contre l’antisémitisme est devenue un fétiche et une légitimation, alors que la vie juive, hétérogène et pluraliste dans le bon sens du terme se déplaçait dans une tout autre direction. Quand on lit les protocoles du Comité directeur de la FSCI ou de ses organes de ces dernières décennies, on y découvre toujours à nouveau un comportement plutôt digne d’un institut de pompes funèbres, qui est peut-être dû à la guerre, mais que l’on n’arrive pas mieux à comprendre pour cela. Aussi peu d’ailleurs que le manque de courage pour les changements. Par exemple l’exclusion des Juifs libéraux des organes politiques ou la négation d’une conscience juive autonome, qui ne se reconnaît ni dans les structures de la Fédération fondée en 1904, ni dans ses fonctionnaires. Sans compétence juive, ces derniers aimeraient, mais n’arrivent pas à représenter les Juives et Juifs de Suisse.

Le silence du judaïsme suisse

La Seconde Guerre mondiale fut suivie d’années, au cours desquelles les non-dits, les fossés, encore élargis par la guerre, entre Juifs  Yeckisch, Ashkénazes, et plus tard Sépharades ou Orientaux, ne firent jamais véritablement l’objet de discussions approfondies. Des années, au cours desquelles s’affrontèrent les Juives et Juifs qui, pendant la guerre, avaient eu des positions et des fonctions si différentes, mais durent trouver un terrain d’entente dans les communautés après la guerre sous de nouveaux présages. Immigrations, émigrations ou retours de et en Israël ont influencé le développement d’une communauté qui n’a pas su se trouver, est pour ainsi dire paralysée et incapable de changer, d’évoluer et de relever des défis. Elle est dirigée par des fonctionnaires et des rabbins qui aimeraient préserver ce qui n’existe plus depuis longtemps. Des années d’inertie, des années d’impuissance devant le silence, le retour au statut d’il y a 70 ans. Ce sont les différentes limites existentielles qui empêchent notre communauté de se souder. Une communauté qui s’est retrouvée au bord de l’abîme existentiel et historique et n’arrive pas à prendre un nouvel élan. Entre-temps, une communauté juive pluraliste s’est constituée en dehors du judaïsme officiel. Elle se développe avec beaucoup de dynamisme, indépendamment des structures désuètes des communautés et de la Fédération des communautés.