Début du bras de fer

Richard Darmon, May 30, 2011
L’affirmation, faite le 19 mai par le président Barack Obama, selon laquelle le règlement du conflit israélo-palestinien impliquait de la part d’Israël grosso modo «un retour aux frontières d’avant juin 1967» a suscité un net ¬rejet de la part du premier ministre Binyamin Nétanyahou, exprimé le lendemain lors de leur rencontre à Washington lorsqu’il a répliqué qu’un tel retrait sur les lignes d’armistice de 1949 laisserait Israël « sans frontières défendables ». Fait significatif illustrant la volonté des Etats-Unis et de l’Etat hébreu de néanmoins coopérer pour sortir de l’impasse diplomatique actuelle: les jours suivants, les deux hommes ont, chacun à sa manière, atténué leurs propos respectifs en affirmant vouloir «travailler ensemble» pour faire avancer «une issue pacifique» à ce conflit… Mais cette guerre de positions va sans doute se poursuivre lors des prochaines semaines.

Dès avant l’allocution du premier ministre israélien devant l’as¬semblée générale annuelle de l’AIPAC – le grand lobby juif américain – prévue au soir du 23 mai et le discours encore plus important qu’il devait ensuite faire le lendemain devant le Congrès réuni pour l’occasion à Washington sur la colline du Capitole, le président américain a en quelque sorte voulu « prendre les devants » en se prononçant le jeudi 19 mai sur les solutions qu’il entrevoit pour relancer le processus de paix bilatéral toujours dans l’impasse depuis plusieurs années et censé résoudre le conflit israélo-palestinien.
«Les frontières d’Israël et de la Pales¬tine devraient être fondées sur les lignes de 1967 avec des échanges sur lesquels les deux parties seraient d’accord, afin d’établir des frontières sûres et reconnues pour les deux Etat », a déclaré Obama dans son premier discours en déplorant que le fait que «l’activité des implantations israéliennes se poursuit» et que «les Palestiniens ont tourné le dos aux négociations». Affirmant que l’amitié des Etats-Unis pour Israël «est ¬profondément enracinée sur une histoire commune et des valeurs partagées», ainsi que sur «un inaliénable engagement américain pour la sécurité d’Israël», il a encore précisé en forme d’avertissement: «Mais justement du fait de cette amitié partagée, il est important pour nous d’affirmer la vérité : le statut quo actuel est intenable et Israël agit trop peu pour faire avancer une paix qui tarde à venir!»

Beaucoup d’ambiguïtés et d’éléments négatifs pour Israël

En fait, malgré la présence, dans ce discours, d’un certain nombre d’éléments assez positifs du point de vue de Jérusalem – comme l’insistance d’Obama pour que le futur Etat palestinien soit démilitarisé et sa ferme critique des intentions du leadership de l’Autorité palestinienne (AP) d’obtenir en septembre prochain le soutien de l’ONU pour la création de leur Etat sans en négocier les contours avec Israël – au moins trois aspects de cette allocution ont accentué la «course de collision», voire les risques de ¬télescopage frontal entre les positions de Washington et celles de Jérusalem :
D’abord la contradiction existant entre l’affirmation d’Obama de prendre pour base «les frontières d’avant juin 1967» (à savoir les lignes d’armistice de 1949) pour créer un Etat palestinien et la résolution 242 du Conseil de sécurité onusien recommandant le retrait israélien «de certains territoires» – et donc pas de «tous» les territoires acquis pendant la Guerre des Six-Jours. Ce qui, aux yeux de Jérusalem, exclue dangereusement l’indis¬pensable maintien de Tsahal dans la Vallée du Jourdain pour protéger le front oriental du pays, ne tient pas compte de la fameuse lettre adressée en juin 2004 au premier ministre Ariel Sharon par le président G.W. Bush reconnaissant que les futures frontières délimitant les deux Etats ne seront pas celles de 1949 («en raison des importants développements démographiques intervenus depuis sur le terrain»), et implique aussi qu’Israël se dépossède du plateau du Golan au profit du régime syrien aux abois…
Alors que Jérusalem a toujours voulu négocier le très épineux dossier des réfu¬giés palestiniens et de leur «droit au retour» en même temps que ceux – non moins délicats – du tracé des frontières, des arrangements de sécurité et du fort problématique futur statut de Jérusalem (ce que l’AP refuse de faire simultanément), le fait que Obama, contrairement aux autres présidents américains, n’ait pas clairement mentionné le 19 mai que les réfugiés palestiniens et leurs descendants ne pourraient «revenir» que dans l’Etat palestinien (et non aussi en Israël) inquiète à juste titre le gouvernement Nétanyahou !
Enfin, au lieu qu’Obama relève mollement dans son discours le fait que «la réconciliation entre le Hamas et le Fatah soulève de profondes et légitimes questions en Israël», Jérusalem s’attendait à le voir condamner fermement l’irrédentisme du mouvement islamique – qui ne veut même pas concéder le droit d’Israël à exister dans les frontières de 1949 – ainsi que l’intolérance et l’incapacité de l’AP à reconnaître le caractère juif de l’Etat hébreu. Pour Nétanyahou, il est en effet grave qu’Obama n’ait pas rappelé ici les trois conditions posées par les puissances du Quartet pour négocier avec le Hamas : le renoncement à tout terrorisme, la reconnaissance d’Israël et l’acceptation de tous les accords préalables signés entre l’AP et Israël – ce qu’Obama n’a pas du tout fait ce jour-là !

Le débat reste ouvert malgré certaines «rectifications» des deux leaders !

Verte réponse de Nétanyahou à ce discours fleuve du président américain lors et après son entrevue du lendemain avec Obama dans le Bureau ovale de la Maison Blanche : «Je crois que pour qu’une paix puisse se conclure un jour, il faut que les Palestiniens acceptent quelques réalités de base… La première tient au fait qu’alors qu’Israël est prêt à faire des compromis généreux pour parvenir à cette paix, il ne saurait être question de revenir aux frontières d’avant juin 1967. Ces lignes sont indéfendables parce qu’elles ne tiennent pas compte de certains changements – notamment démographiques – intervenus depuis 44 ans sur le terrain». Et d’ajouter à propos de l’ambiguïté maintenue par Obama sur le lourd dossier du «droit au retour» des réfugiés palestiniens: «Cela n’arrivera pa ! Tout le monde sait très bien qu’Israël ne saurait en aucun cas les absorber. Il est donc grand temps d’affirmer haut et clair aux Palestiniens que cela ne se fera jamais!.
Sans doute avertis que ce discours du 19 mai prononcé par l’hôte de la Maison-Blanche avait beaucoup choqué le public israélien – et pas seulement son gouvernement – tout comme une bonne partie des dirigeants juifs américains, l’entourage et les conseillers d’Obama lui ont impérativement recommandé, surtout en cette période pour lui déjà pré-électorale, de tempérer quelque peu ses propos… Ce qu’il ne tarda pas à faire dès le 22 mai en s’adressant au Congrès annuel de l’AIPAC, répétant que la presse internationale avait «déformé ses déclarations», et que tout en maintenant son orientation axée sur la formule d’Oslo «les territoires en échange de la paix», il prônait aussi «certains aménagements bilatéralement concertés des frontières d’avant juin 1967».
Ce après quoi, et de manière fort diplomatique, Nétanyahou a lui aussi habilement changé de ton en insistant sur le fait que les deux pays avaient sur le sujet «plus de points communs que de désaccords» et qu’ils continueraient à «œuvrer ensemble pour faire avancer la cause de la paix dans la région».
Dans ce climat en définitive à la fois tendu et attentiste – surtout à la veille des deux allocutions sans doute déterminantes qu’allait prononcer le premier ministre israélien devant l’AIPAC, puis au Congrès américain – il semble bien que cet âpre bras de fer diplomatique entre le gouvernement de Jérusalem et l’administration Obama engagé depuis l’arrivée au pouvoir du président actuel soit fait pour durer encore assez longtemps. Notamment en perspective des tempétueuses échéances onusiennes de septembre prochain préparées par l’AP avec l’appui de pas mal de pays européens, du «bloc arabo-musulman» dans son entier, ainsi que des Etats du tiers et du quart-monde pour faire reconnaître par l’Assemblée Générale annuelle de l’ONU la déclaration unilatérale – non négociée avec Israël, ce qui annulera toutes les dispositions antérieures des Accords d’Oslo – d’un Etat palestinien en Judée-Samarie, à Jérusalem-Est et à Gaza… Une démarche provocatrice qui ne manquera pas de devenir aussitôt la source de nombreux conflits et tensions – et pas seulement «au plan juridique »!