Dans la grande et véridique alchimie des illustres savants juifs de la chimie

Propos recueillis par Michel Elkaïm, March 4, 2011
Le livre «Les Nobel juifs de chimie– le partage du savoir au XXe siècle» vient d'être publié. Son auteur, le professeur Isaac Benguigui qui enseigne depuis une vingtaine d'années à l'Université de Genève, s’en explique.
ISAAC BENGUIGU «Les Nobel juifs de chimie – le partage du savoir» Ed. Slatkine

revue juive: Quel est le chemin qui vous a amené de la physique à la chimie?
isaac benguigui: Après «Les Juifs et la science» publié il y a sept ans et qui était consacré aux Nobel juifs de physique, je me suis intéressé à la chimie, ce qui est dans l'ordre naturel des choses. La chimie moderne fait aujourd'hui appel à la physique, particulièrement la mécanique quantique et bien entendu aux mathématiques. Pour la petite histoire, le prix Nobel de chimie en 1985 a été attribué à un mathématicien,  Aaron Hauptman, qui a inventé une formule mathématique pour déterminer la structure moléculaire des cristaux.
Il faut aussi rappeler que la chimie est plus que jamais omniprésente dans l'ensemble des activités humaines: agriculture, alimentaire, habillement, transports, habitation, médecine et chirurgie, jusqu'à l'acte émotionnel de tomber amoureux qui n'échappe pas à son emprise, selon les recherches récentes menées dans les neurosciences.

Vous avez parlé de la science allemande. Quelle a été l'impact des savants juifs sur cette science?
Il faut d'abord rappeler qu'avant l'arrivée des nazis au pouvoir, la science allemande était au sommet. Plus de la moitié des Prix Nobel en sciences étaient des scientifiques allemands. En 1933, à l'arrivée des nazis au pouvoir, tous les scientifiques juifs furent chassés des laboratoires de recherches et des universités.
Ce fut une véritable catastrophe pour la science allemande qui perdit la moitié de ses leaders. La science allemande a sombré dans l'abîme le plus insondable de son histoire. Le peu de savants qui restèrent en Allemagne furent «neutralisés» et durent se soumettre au régime nazi plus qu'aux lois de la physique et de la chimie… Le malheur de la science allemande a fait le bonheur de la science américaine grâce aux savants juifs qui ont fuit l'Allemagne pour se réfugier en Amérique.

Vous avez aussi parlé de l'exil des Juifs au début du XXe siècle et de la richesse qu'ils ont pu apporter au plan scientifique des pays d'accueil.
C'est vrai, mais cela n'a pas été facile. Tous ces savants juifs ont été écartelés entre le pays qu'ils ont fui et le pays qui les a accueillis. Comme tous les exilés, ils ont été déchirés entre deux cultures, deux angoisses, deux émotions. A la douleur du déracinement, s'ajoute l'urgence d'une nécessaire intégration.

RJ: Ils ont dû se battre pour trouver leur place au soleil.
Il leur a fallu une volonté surhumaine pour s'adapter à un monde nouveau dans un contexte souvent hostile, angoissant, inhabituel ou incertain et c'est paradoxalement cette épreuve qui constitue une forme de ressort intérieur donnant l'énergie nécessaire pour faire autant sinon mieux que si la voie était toute tracée.
Et Israël dans tout cela Israël n'a pas le choix, il est condamné à être le meilleur. Ce n'est pas un hasard si l'Etat d'Israël est celui de tous les pays qui consacre une large place de leur budget à la recherche et au développement (2ème ou 3ème dans le monde proportionnellement au PIB). Les conditions difficiles de son existence, l'hostilité d'un monde environnant et le manque d'argent l'obligent à miser sur les secteurs à forte valeur ajoutée, ce qui le place aux meilleures loges sur le plan scientifique et technique. La plupart de ces Nobel juifs ont effectué quelques recherches ou enseigné dans les universités israéliennes. Ils sont restés fortement attachés à Israël qu'ils ­admirent pour son excellence scientifique. Le cas par exemple, du prix Nobel de chimie en 1982, Aaron Klug, est anecdotique: après ses études à Cambridge, il a adressé une demande pour faire un stage à l'Institut Weizmann (Rehovot) qui a été refusée. Quelques décennies plus tard, on le retrouve au Conseil d'administration de ce même institut et président de l'Académie des sciences d'Israël… Pour Klug, l'Université Ben-Gourion est l'espoir du Néguev.

Quel est le taux des Nobel Juifs en chimie?
Bien qu'inférieur à celui de la physique, il est néanmoins exceptionnel. Il y a environ 15 millions de Juifs sur une popula­tion qui dépasse les 6 milliards (bientôt 7), soit 0,25% et cependant, il y a 17% de Nobel juifs, cela donne 68 fois plus proportionnellement.

Pensez-vous que le XXIème siècle verra autant de savants juifs qu'au XXème siècle?
Les projections sur le long terme sont très difficiles à faire, mais un constat s'impose: comme tous les jeunes du monde entier, les jeunes Juifs ne sont plus aussi motivés pour les études scientifiques que l'étaient leurs aînés à leur âge. Si vous prenez les meilleures universités américaines, on constate que les étudiants asiatiques ont remplacé les étudiants juifs en sciences. Il existe aujourd'hui une forme de «normalité» et nous payons la rançon de cette normalité. Le paradoxe juif est que les Juifs luttent pour être «comme tout le monde» et, le but atteint, ils perdent leur identité et concurremment leurs racines qui ont fait leur spécificité.

Après la physique et la chimie, votre prochain livre sera-t-il sur les mathématiques?
Je vous le dirai dès que je le saurai moi-même ! Il y a tellement de sujets passionnants en science…