«Avant qu’il ne soit définitivement trop tard»

Rachel Babecoff, May 6, 2010
L’ancienne représentante de l’International Council of Jewish Women auprès de l’ONU à Genève connaît particulièrement bien Israël et les «territoires» palestiniens. Témoignant de ce qu’elle vient d’y voir, elle explique sa signature de l’Appel à la raison.
RACHEL BABECOFF Parallèlement à une grande expérience des Droits de l’homme ou de l’accueil des réfugiés, un engagement de longue date pour Israël, la paix et l’équité. Passant par des questions «terre à terre» comme celle du prix de l’eau, jusqu’à 3 fois plus élevé dans les territoires.

Apeine rentrée d’Israël, Rachel Babecoff a été parmi les toutes premières signataires de l’Appel à la raison. Etait-ce son son nonantième ou son centième«voyage»? Pour y avoir d’abord étudié puis fréquemment séjourné à raison de trois fois par année depuis près de 30 ans, le calcul n’aurait rien d’impossible. Mais la coprésidente juive du Manifeste pour une paix juste et durable au Proche-Orient préfère parler de ce qu’elle vient de voir et ressent encore. Et cette figure emblématique des femmes juives activement engagées pour Israël comme pour la paix avec ses voisins, le dit d’emblée: «Si rien ne change, et rapidement, que ce soit pour les Israéliens eux-mêmes ou pour les Palestiniens, ce qui se passe sur place est non seulement désespérant mais va tourner à la catastrophe.»

Comme à presque chacun de ses séjours, elle a partagé son temps en deux. D’abord en Israël avec sa famille à Ramat HaSharon; puis avec ses amis et parents adoptifs du kibboutz Ma’agan Michael (où, sa maturité à peine terminées à Genève, elle fit son ouldpan), et ceux qui maintenant résident au kibboutz Beeri, à 4 Km de la bande de Gaza. Puis en Cisjordanie avec un passage à Hebron et Bethlehem pour rendre visite aux associations pour lesquelles elle milite depuis Genève, ainsi qu’à ses correspondants palestiniens, parfois devenus des amis, de la «West Bank» auxquels elle rend visite sur place, notamment à Ramallah.

Tout est calme. Mais...

«Lorsque, juste avant la première Intifada, j’étudiais l’arabe parlé au Centre Givat Haviva Haviva (comme stage pour ma licence d’Arabe classique et coranique à l’Université de Genève), le programme comprenait des après-midi dans des familles arabes et, à Khalkiya par exemple, l’accueil que nous recevions était tout à fait chaleureux. Aujourd’hui, à Tel-Aviv et dans la région, on ne voit plus un seul Palestinien. Sans permis de travail, ils ont été remplacés par des Chinois ou des Thaïlandais. En revanche, on entend maintenant des jeunes tenir des propos ouvertement racistes et anti-arabes, même dans des milieux “éduqués”.

»Mais il y a un mois , dans la belle lumière de fin d’après-midi au kibbutz Beeri, il y avait quelque chose d’apaisé et de dément à la fois à regarder la ville de Gaza si proche et derrière elle la mer. Tout sem­blait paisible... L’opération Plomb durci a effectivement réduit le problème des kassam de manière considérable et tout y est calme pour le moment. Mais dans le kibbutz, tous les lieux de réunion ou destinés aux enfants sont recouverts d’un toit épais en béton spécial qui leur donne une apparence de gâteau roulé. Et mes amis m’ont expliqué que tout serait probablement à refaire pour parer à la nouvelle génération de roquettes. Le kibboutz est entouré par une allée bordée de barbelés le long desquels sont postés des bergers allemands tous les 50 mètres. Si calme... mais quoi ? 1400 morts à Gaza et rien n’est résolu... C’est un spectacle désespérant. Surtout si on le rapproche de ce qu’on peut voir à Hebron, une ville dont le centre a été complètement “stérilisé” et où l’impunité des “stettlers” semble totale. Même lorsqu’ils se comportent de manière honteuse et ré­préhensible, en organisant des chasses à l’homme, par exemple. Ou en sprayant des Magen David victorieux sur les portes de bâtiments palestiniens que leurs propriétaires ont dû abandonner, ce qui rappelle tristement certaines exactions commises envers les Juifs. Et encore en exhibant des pieds de vigne coupés, en déversant leurs ordures dans les cours des maisons arabes, voire en déféquant sur les grillages censés protéger certaines maisons de leurs “voisins” palestiniens.

L’humiliation permanente

«L’expression de “pogroms” qui a parfois été utilisée pour décrire ces comportements est certainement inadéquate mais l’humiliation infligée aux Palestiniens de manière permanente et l’arrogance des “settlers” est une chose que tout Juif de­vrait se faire le devoir d’aller voir afin de la confronter à sa propre sensibilité.»

Même si c’est d’une manière différente, on retrouve cette impression d’humiliation permanente quand on se rend en Cisjordanie. Se rendre de Ramallah à Bethléem prenait environ 30 minutes il y a quelques années. Aujourd’hui, il faut compter au moins entre 1h30 et 6 heures. Quand les routes sont ouvertes – on parle des trajets sur les routes destinées aux Palestiniens. Et subir les multiples contrôles de jeunes soldats terrifiés et arrogants aux différents check points.

»Personne ne conteste les arguments inhérents à la sécurité d’Israël et, pour moi, le mur dit “barrière de sécurité” ne serait pas critiquable en tant que tel s’il avait été réalisé suivant la ligne verte de 1967. Mais, en réalité, il est aussi prétexte à une conquête territoriale qui rend la vie du Palestinien moyen parfaitement impossible. En l’empêchant d’aller travailler, à l’école, chez le médecin ou faire ses courses, bref d’avoir une vie “normale”. Tout est fait pour lui rendre la vie impossible. Dans l’espoir qu’il quitte?

»On voudrait pousser les Palestiniens à l’extrémisme qu’on ne s’y prendrait pas autrement et il est particulièrement dramatique de penser que cette évolution est due à des Juifs. On peut reprocher aux Palestiniens d’avoir souvent fait le mauvais choix. Mais, objectivement, même si sur le plan de la sécurité il fallait prendre certaines mesures, on a aussi l’impression que tout a été fait pour les pousser en ce sens. Depuis Begin et Rabin, on ne sent aucune volonté réelle de faire la paix du côté des gouvernements israéliens. Au contraire même, car avec les mesures prises à l’encontre d’ONG israéliennes travaillant sur le tissu démocratique de la société israélienne comme le New Israel Fund, ou à l’égard de militants israéliens travaillant avec des Palestiniens – et ce ne sont hélas que deux exemples au milieu de toute une série de mesures dramatiques – on assiste à une véritable maccarthysation israélienne.

»C’est pour toutes ces raisons et en pensant aux 80 % d’Israéliens et de Palestiniens ne demandant qu’à vivre normalement côte à côte tout en étant prêts à faire des concessions souvent très importantes que j’ai signé l’Appel à la raison. Avant que la situation ne devienne complètement désespérée et qu’il ne soit définitivement trop tard.»

Propos recueillis par Olivier Kahn