Au-delà du dialogue
Le dialogue empêche la violence? Le grand rabbin J. Sacks est plus nuancé. Tout d’abord il rappela que la civilisation européenne est née, il y a 2000 ans du dialogue entre les deux grandes cultures de l’Antiquité, Athènes et Jérusalem, toutes deux apportées ensemble par le christianisme. Et les grands moments de l’histoire de l’Europe furent le résultat d’un dialogue, celui qui s’est établi du Xème au XVIème siècle en Andalousie, celui du début de la Renaissance en Italie enfin, après la Shoah, le dialogue interreligieux entre chrétiens et juifs; le résultat: après presque deux millénaires de tragiques affrontements chrétiens et juifs se rencontrent aujourd’hui en amis dans un mutuel respect.
Poursuivant son plaidoyer en faveur du dialogue, le grand rabbin Sacks invoqua deux passages de la Bible, tous deux tirés du Livre de la Genèse. Lorsque l’homme vit pour la première fois une femme il s’écria, et ce fut le premier poème de la Bible: «Celle-ci (...) est os de mes os, chair de ma chair, celle-ci sera nommée Icha (femme) car elle a été prise de Ich (homme).» C’est la première fois que le mot Ich figure dans la Bible. Et il est précédé du mot Icha. L’homme doit prononcer le nom de sa femme avant de connaître son propre nom. Autrement dit, je dois reconnaître l’autre avant de vérita¬blement comprendre qui je suis.
Vint le deuxième exemple: Caïn et Abel. Le texte biblique: «Et Caïn dit à Abel, son frère, et il advint, comme ils étaient aux champs, que Caïn se leva contre Abel son frère et le tua.» L’orateur souligne que la phrase «Caïn dit» est incorrecte car on ne sait pas ce qu’il dit. Là où s’arrêtent les mots commence la violence. Il s’ensuit que le dialogue témoigne du double aspect de toute relation humaine. Si nous étions tout à fait différents, on ne pourrait communiquer, si nous étions rigoureusement identiques, nous n’aurions rien à nous dire.
Ainsi parla le grand rabbin Sacks.
Et pourtant, ajouta-t-il, le dialogue n’est peut-être pas suffisant. Du XVIIIème siècle à 1933 le dialogue existait entre Juifs et Allemands, de même qu’entre Hutus et Tutsis au Rwanda, entre Serbes et Musulmans au Kosovo. Le dialogue nous rassemble mais ne peut nous maintenir ensemble quand d’autres forces s’emploient à nous séparer. Sir Jonathan Sacks proposa alors un autre concept pour pacifier les relations humaines: l’alliance.
L’alliance n’est pas un contrat conclu pour une durée généralement limitée et un objet défini, chaque contractant cherchant son propre intérêt. L’alliance lie les parties pour réussir ensemble ce qu’aucune ne peut réaliser seule. Après avoir déploré que les politiciens européens ne distinguent pas suffisamment le contrat social de l’alliance sociale, il martela: «Le contrat crée un Etat, l’alliance une société. L’alliance restaure le langage de la coopération dans un monde de la compétition. Elle cible les responsabilités, pas seulement les droits. (...) Les droits sans les responsabilités sont les hypothèques infondées (“subprimes”) du monde moral .» Une pensée similaire d’Antoine de Saint-Exupery me vient à l’esprit (je cite de mémoire): Si tu veux diviser les hommes, donne leur du riz, si tu veux les unir, fais leur construire une cathédrale. Et le grand rabbin du Commonwealth de conclure: « Dieu nous a donné de nombreuses langues, de nombreuses cultures mais un monde seulement pour y vivre ensemble et celui-là rétrécit chaque jour. Puissions nous, pays et cultures d’Europe, dans toute notre glorieuse diversité, élaborer ensemble une nouvelle alliance européenne; celle de l’espoir.» Dans l’hémicycle tous les députés se levèrent et applaudirent longuement cet éminent docteur de la foi juive.