Attention à la posture du procureur!
Si le titre de son livre* évoque d’abord Vigny et Balzac, ce n’est pas du seul côté des «Servitude et grandeur militaires» ou des «Splendeur et misère des courtisanes» que le professeur d’histoire contemporaine de l’Université de Fribourg entraîne ses lecteurs. Car, à travers ses passionnantes exploration et analyse des riches comme parfois moins reluisantes heures de la presse d’opinion suisse, Alain Clavien accomplit un tour de force. Qui consiste à rendre on ne peut plus présent un passé souvent décrété révolu et à plonger le lecteur dans l’intimité des cuisines où se concocte, aujourd’hui encore, «l’opinion». Qu’ils soient d’ordre factuel, idéologique, économique ou sociologique, les fils qu’il établit «tressent», à partir de documents souvent inédits, une aussi sérieuse que vivante fresque de la «chose politique» romande, voire confédérale. Fatalement, est-on tenté de dire, à travers l’évolution de la presse libérale et conservatrice sur presque deux siècles, il est aussi question des Juifs en Suisse. Il a accepté d’évoquer cet aspect spécifique et ne constituant pas, de loin, l’unique sujet de son livre.
revue juive: A lire votre analyse des rapports de cousinage et de rivalité entre la «Gazette de Lausanne » et le «Journal de Genève», on a l’impression que, comme sur bien d’autres thèmes, l’approche des questions touchant à la vie juive a souvent et considérablement varié, notamment entre l’affaire Dreyfus, l’entre-deux-guerres et la période 1939-45.
PROFESSEUR ALAIN CLAVIEN: C’est en 1898, avec le procès de Zola que le « Journal » et la « Gazette» entrent véritablement dans l’Affaire Dreyfus et y consacrent beaucoup d’encre. La majorité de la presse suisse romande est rapidement plutôt dreyfusarde, avec une différence toutefois entre les gens pensant que Dreyfus est innocent et ceux, plus prudents, estimant que le procès a été inéquitable et qu’il doit être refait, mais sans préjuger du résultat. Seuls quelques journaux catholiques comme «La Liberté» et «Le Courrier» défendent alors des positions antidreyfusardes et antisémites, mais sur un ton nettement moins violent qu’en France. On n’utilise pas d’expression violente du genre «mort au youpin jaune». Au passage, on peut remarquer le large accueil fait par la «Gazette» aux articles du colonel Picquart, l’un des premiers à avoir soupçonné le trucage des preuves au procès intenté à Dreyfus.
Dans une de vos précédentes études, vous parliez d’«antisémitisme abstrait». Dans celle-ci, vous citez l’historien Jacques Picard qui utilise le qualificatif «discret». Comment s’explique alors le changement, parfois même la virulence exprimée pendant l’entre-deux-guerres?
Ce qui change entre le début du XXe siècle et la «Grande Guerre», c’est surtout la peur du bolchevisme et du communisme. Avant 1914, il y a bien une minorité trouvant trop nombreux les étrangers en Suisse. Mais son écho est assez limité. Et même certains libéraux envisagent la naturalisation facilitée avec de meilleures possibilités d’assimilation pour les étrangers. Après 1918, la présence en Suisse de nombreux pacifistes, réfugiés ou déserteurs, souvent proches du socialisme va inquiéter, notamment des politiciens de droite défendant l’idée que ne doivent entrer en Suisse que des gens «assimilables». Sur ce point, les deux journaux ont eu une ligne à peu près semblable mais, s’ils réprouvaient généralement l’antisémitisme en tant que tel, ils vont prendre un net virage à droite dans les années vingt et sous le «gouvernement Nicole».
Virage qui s’accentue en 1939-1945?
Au début, comme d’ailleurs la majeure partie de l’opinion romande, les deux journaux sont clairement pétainistes. Positions idéologiques renforcées par le fait qu’ils vont vendre beaucoup d’exemplaires en France, quitte à fabriquer des éditions édulcorées pour ne pas déplaire à la censure. Le virage intervient en 1942, un cheminement loin d’être unique. Ce qui n’empêchera pas de sourdes luttes entre les courants incarnés par les plumes françaises accueillies, dans le «Journal» comme dans la «Gazette».
En plus des textes cités, comme celui dans lequel il s’en prend à un «métèque» partisan de la SDN (Société des Nations), vous n’êtes pas très tendre avec le «grand» René Payot du «Journal de Genève»…
Ce qui est intéressant avec lui, c’est d’une part la fracture entre les textes de l’éditorialiste longtemps pétainiste et la réputation du journaliste de radio chargé dès 1941 du bulletin incarnant la voix officielle de la Suisse. En France ou Belgique occupées, le simple fait d’apprendre que les Allemands subissaient un revers était perçu comme un acte de résistance. Payot s’est ainsi acquis une réputation de résistant, alors qu’il suffit de feuilleter le «Journal de Genève» pour voir que ce n’était pas tout à fait le cas. Il y a même des gens ayant affirmé avoir eu connaissance de l’Appel du 18 Juin grâce à l’émission de Payot, ce qui constitue un véritable phénomène de reconstruction mémorielle !
D’autres ont été moins épargnés par les règlements de comptes après 1945.
A la «Gazette», attaqué par des popistes comme Muret qui le cite abondamment, le rédacteur en chef Rigassi devra démissionner. Mais, à l’inverse, les plumes socialistes genevoises ayant célébré l’accord germano-soviétique seront bien mal à l’aise d’être citées par le «Journal de Genève».
Sur l’accueil des Juifs cherchant à se réfugier, vous citez, notamment, l’article de Pierre Grellet dénonçant en 1942 dans la «Gazette» les collectes des œuvres d’entraide juives (lire encadré). D’une manière plus générale, quelle a été l’attitude de la presse suisse et des deux journaux que vous avez de si près étudiés ?
Le cas Grellet est particulièrement intéressant car il a suscité une vive réaction du président de la Communauté israélite de Lausanne à un moment où tout pouvait l’inciter à adopter un profil bas. Mais, dans l’ensemble, les deux journaux soutenaient Berne et sa politique d’asile restreint. A savoir que trop d’étrangers signifierait une déstabilisation mais sans jamais demander de mesures discriminatoires contre les Juifs de Suisse. En fait, ils estiment qu’il vaut mieux ne pas laisser entrer trop de Juifs opposés à l’Allemagne nazie et, surtout pris par leur anticommunisme, ils n’avaient pas vraiment été «fâchés» de voir l’Allemagne attaquer l’URSS. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils aient été pronazis, pas plus du reste qu’un penseur comme Gonzague de Reynold.
On est de nouveau dans l’antisémitisme «abstrait» ou «discret» ?
On est surtout dans un argument retors et pervers consistant à dire: «Fermons notre porte aux réfugiés juifs de l’Est, notamment, c’est pour le bien des communautés juives d’ici. Car, s’il y avait trop de Juifs venant s’installer dans la Confédération, cela risquerait de réveiller l’antisémitisme en Suisse…»
Un thème qui rappelle la demande de renforcement de la surveillance frontalière, pour éviter des désordres intérieurs, formulée par le conseiller d’Etat Antoine Vodoz en 1943, que l’on retrouve dans votre livre en cosignataire d’un communiqué du conseil d’administration de la «Gazette» garantissant, en 1945, qu’il n’y avait pas d’israélites à la rédaction de la «Gazette».
A cette importante nuance près que ce communiqué était une réponse aux reproches de Philippe Henriot pour lequel la «Gazette» était devenue un organe «judéo-bolchevique».
Avez-vous le sentiment que, depuis l’affaire dite des fonds en déshérence et les travaux de la commission dirigée par le feu professeur Bergier, la parole historienne a changé ?
La commission a accompli un travail gigantesque et, dotée de moyens considérables, son bilan historiographique est énorme. Il aura notamment contribué à casser la légende dorée de la Suisse. En revanche, ce qui est peut-être mal compris, c’est que les travaux de cette commission arrivaient en réponse à un discours dominant en mettant l’accent sur des aspects négatifs, presque uniquement. Or les gens ayant fait la «Mob», comme les femmes ayant remplacé les maris à l’usine ou à la ferme, avaient le sentiment d’avoir accompli leur devoir. La polarisation du discours par ceux qui chargeaient la Suisse a empêché l’apparition de son vrai visage. Or, non seulement elle n’est pas uniquement constituée de banquiers ou d’industriels devenus riches mais elle a aussi compté des Justes. Et, au fond, sans parler des banques israéliennes, guère plus pressées que les banques suisses pour retrouver les gens leur ayant confié leurs avoirs avant la guerre, peut-être, le problème réside-t-il finalement surtout dans le fait d’être banquier… En tout cas, même si on ne peut pas regretter que le regard historique actuel tranche avec celui de l’époque du manuel de Chevallaz, il faut autant se méfier des discours totalement «pro-suisses» que des postures de procureur. ●
* «Le match “Gazette de Lausanne”-“Journal de Genève”, grandeurs et misères de la presse politique», Editions Antipodes, 325 p.