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«On n’en fera jamais assez contre l’anti­sémitisme et pour les droits de l’homme»

Propos recueillis par Olivier Kahn, February 18, 2010
Entre la lutte contre un antisémitisme «évolutif», la défense de l’image d’Israël (quand elle est diffamée), la libre critique propre au débat démocratique et les droits de l’homme, Me Lévy entend que la CICAD continue à être «l’avocat des Juifs de Suisse». Entretien.
Alain Bruno Lévy avec Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la coordination (à dr.)

En élisant, à l’unanimité des voix le 12 novembre dernier, Me Alain Bruno Lévy pour succéder à Me Philippe Grumbach (après 8 ans de loyaux services) aux commandes de la Coordination intercommunautaire contre l’anti­sémitisme, le comité de la CICAD a cer­tainement fait preuve de continuité. Et vraisemblablement aussi d’une grande sagacité. Car, souvent approuvée même si parfois mal perçue, l’action de la représentation des communautés juives romandes requiert plus que de la bonne volonté. Et, sachant qu’il peut compter sur l’équipe déjà en place, non seulement qualifié au plus haut niveau mais aussi engagé de longue date dans la vie associative ou communautaire juive (voir encadré p. 10), le nouveau président semble parfaitement au fait des difficultés qui l’attendent.

revue juive: Il y a trois ans , vous di­siez ici même que le fait d’être Juif en Suisse ne vous avait jamais posé de problème. Cette présidence est-elle synonyme d’un infléchissement dans cette appréciation?

Alain Bruno Lévy: Pas du tout mais, après un certain nombre d’années au service de la profession d’avocat, j’ai pensé qu’il serait bon de me remettre à celui de la communauté juive que je n’avais d’ailleurs jamais quittée.

En 2007, le rapport de la CICAD constatait une «baisse» des actes antisémites recensés et en 2008 une hausse sen­sible. Qu’en sera-t-il pour 2009 ?

Bien qu’il soit encore un peu tôt pour en parler, nous constatons une hausse. Mais, par-delà les chiffres, c’est surtout d’un changement dans la nature des actes antisémites qu’il sera question. Ces actes sont souvent liés à la politique de l’Etat d’Israël. Or, en ce moment, on observe qu’ils procèdent aussi de certains extrémismes, notamment de droite, ainsi que d’un antisémitisme «traditionnel» indépendant de la politique d’Israël et s’affichant beaucoup plus facilement, alors que ce n’était plus le cas après la Shoah.

L’action de la CICAD se fonde en grande partie sur les critères de l’EUMC (European Monitoring Center on Racism and Xenophobia). Notamment sur le fait de tenir les Juifs pour collectivement responsables des actions de l’Etat d’Israël, un critère que vos adversaires contestent.

C’est clairement la ligne de la CICAD à laquelle j’adhère totalement. Elle consiste à dire que critiquer la politique d’Israël fait partie de la liberté d’expression de chacun. Mais que, en revanche, mettre en cause l’existence de l’Etat d’Israël ou attribuer aux Juifs tout acte relevant de sa politique constitue un acte antisémite et un franchissement de ligne inacceptables.

Mais n’avez-vous pas l’impression qu’il est difficile, aujourd’hui, d’être proche d’Israël sans être automatiquement tenu pour solidaire de sa politique?

Je pense qu’il est tout à fait possible de rester solidaire d’Israël lorsque son existence est mise en cause tout en ayant des divergences de vues sur sa politique . Mais, justifiées ou non, les critiques n’impliquent pas que l’on puisse mettre en cause son existence ni l’ensemble des Juifs. Approuver ou critiquer la politique des territoires en Cisjordanie est une chose. Mais lorsque nos adversaires affirment, par exemple, que «la récupération des territoires par les Palestiniens implique de rayer Israël de la carte», ce n’est pas acceptable. Même si la limite est parfois très fine et difficile à discerner, notamment lorsqu’il s’agit de questions touchant aux droits de l’homme, comme on vient d’en avoir un exemple avec le rapport Goldstone qui est à certains égards discutable.

N’y a-t-il pas contradiction entre cette affirmation et les statuts de la CICAD stipulant notamment qu’elle a pour but de défendre l’image d’Israël quand elle est diffamée ?

Je n’en vois pas. Mais ce que votre question indique, c’est le problème de la justification. Et là, tout dépend. Critiquer la politique de l’Etat d’Israël est une chose qui ne nous fait pas plaisir. Mais quand il est dit – par exemple – que les victimes juives d’hier et leurs descendants sont les bourreaux d’aujourd’hui, il faut dénoncer ce propos pour ce qu’il est, à savoir un acte antisémite. L’opinion publique peut approuver ou désapprouver l’existence, voire le tracé de la barrière de sécurité. En revanche, lorsqu’il est dit que «le peuple juif est un occupant et, ayant connu l’Holocauste, ayant souffert, il ne devrait pas l’être» ou «les victimes d’hier sont devenues les bourreaux d’aujourd’hui», le propos devient antisémite et intolérable. Et nous devons intervenir car on ne transige pas avec l’antisémitisme.

Mais, et on l’a vu récemment avec le cas de l’historien Delaloye, à propos duquel la «RJ» s’est distanciée de la CICAD *, il peut y avoir un problème de définition. Que répondez-vous à ceux disant, même dans nos milieux, que la CICAD en fait parfois trop ?

Que nous n’en ferons jamais assez contre l’antisémitisme! Et que nous les invitons à faire avec nous le voyage d’Auschwitz (nous y étions d’ailleurs très récemment avec quelque 160 personnes, majoritairement des enseignants). Mais votre ques­tion est aussi celle de savoir s’il est justifié d’intervenir chaque fois qu’Israël est critiqué. Là, tout dépend. Si la critique est dirigée contre l’existence d’Israël et que l’ensemble du peuple juif est touché, la réponse est oui. Mais si elle concerne la politique israélienne en tant que telle, alors elle fait partie du débat démocratique et en tant que Suisses juifs nous n’avons pas à intervenir.

En un moment où antisionisme, antisémitisme et antijudaïsme se conjuguent mutuellement, quelle est la position de la CICAD par rapport à l’espèce d’interdiction de critiquer Israël depuis l’extérieur qui a longtemps prévalu dans les milieux juifs ?

Ces trois phénomènes s’alimentent effectivement l’un l’autre. Mais il faut bien distinguer certaines choses. Beaucoup de Juifs n’approuvent pas forcément la politique israélienne. Qu’ils le fassent publiquement ou non est une autre question, relevant de la conscience de chacun et sur laquelle je n‘ai pas à intervenir. Même si, en tant que président d’une organisation luttant contre l’antisémitisme, je souhaite bien évidemment qu’on n’apporte pas d’eau à ce moulin-là ! En fait, les gens partent souvent d’un présupposé selon lequel la CICAD doit se prononcer sur la politique israélienne. Or il n’en est rien. Nous pouvons exprimer notre solidarité mais nous ne sommes pas un organe dépendant de l’Etat d’Israël (qui a d’ailleurs déjà les siens). Nous sommes une organisation suisse, une représentation des communautés juives et de leurs membres, qui peuvent a voir des opinions diverses. Nous intervenons lorsqu’il y a franchissement de la limite de l’antisémistisme et c’est déjà un travail considérable. Surtout si, l’on se situe dans la perspective de l’égalité en­tre les diverses composantes de la société suisse. C’est en tout cas qui me motive.

A chaque fois, notre intervention consiste à dire: «Vous pouvez critiquer mais pas franchir certaines lignes.» Il y a eu le cas que vous évoquiez . Mais aussi, par exemple, celui d’un conseiller national parlant du «génocide mou» auquel se livreraient les Israéliens sur les Palestiniens. Chaque fois, nous réagissons. Pour dire les choses autrement: que l’on accuse Israël de commettre des actes de violence contestables ne nous ferait certainement pas plaisir mais pourrait s’admettre dans la mesure où, si la chose était avérée, on ne voit pas en quoi l’Etat israélien serait au-dessus des lois internationales. Mais aller jusqu’à affirmer qu’il commet un génocide et l’apparenter à la Shoah est tout simplement inadmissible et nous ne le laisserons jamais dire.

Tout en continuant à agir positivement et en amont des problèmes?

C’est ma conception, c’est celle de la CICAD et je ne crois pas qu’elle variera sous ma présidence. Nous réagirons chaque fois que ce sera nécessaire en recensant, dénonçant et poursuivant toute forme d’actes ou de dérapages antisémites. Mais en mettant aussi l’accent sur la prévention, le devoir et le travail de mémoire. Ainsi qu’en rencontrant les politiciens, les décideurs ou la presse, en essayant d’informer et de former, en milieu scolaire notamment. Tout en restant – je tiens particulièrement à le dire – l’avocat des Juifs en Suisse et de leurs intérêts lorsqu’ils sont mis en cause par des actes antisémites.


* Voir les revue juive d’avril et mai 2009.





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