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Revue Juive Nr. 05 2011 Ausgabe: Nr. 5 » December 16, 2011

Le thème de la lumière dans la tradition juive

Par Rabbin Adin Steinsaltz, December 16, 2011
Des Justes du Gan Eden aux kabbalistes en passant (notamment…) par les psalmistes, voyage dans l’essence de la lumière avec le rabbin Adin Steinsaltz.
PARADOXE «L’âme de l’homme est un flambeau divin»

La lumière est à la genèse de la Création. D-ieu dit: «Que la lumière soit» puis établit une distinction entre la lumière et les ténèbres . Le Midrach  s’interroge à ce propos: «A partir de quoi la lumière fut-elle créée?» et chuchote une réponse: «D-ieu Lui-même s’enveloppa d’un châle blanc et sa lumière resplendit d’un bout du monde à l’autre.» En d’autres termes, la lumière n’appartient pas, fondamentalement, à ce monde; elle émane d’une essence différente, d’une autre dimension de l’existence.
Elle symbolise le bien et le beau, tout ce qui est positif. La différence entre la lumière et l’obscurité relève d’une dimension plus générale, métaphysique, au point que le roi Salomon  utilise une métaphore tranchante pour la décrire: «La sagesse est supérieure à la folie autant que la lumière est supérieure aux ténèbres.» La lumière trouve une place si prépondérante dans les Ecritures que le langage biblique n’hésite pas à dépeindre la rédemption, la vérité, la justice, la paix et la vie sous ses traits: ces dernières «brillent» et se manifestent sous forme de lumière. 



Chacun sa flamme…


Et cela va encore bien plus loin, jusqu’à la révélation du Divin. Les justes au Gan Eden «savourent l’éclat de la Chékhina, de la Présence divine», et le Psalmiste  évoque D-ieu comme «sa lumière et son salut». Les kabbalistes, quant à eux, perçoivent la réalité comme entièrement faite de lumières et d’illuminations et désignent l’Eternel comme «la Lumière infinie, bénie soit-elle». Cependant, la lumière n’est pas appréhendée de manière purement abstraite ou intellectuelle: les textes osent même la personnifier, en indiquant qu’elle jouit de sa propre existence: «La lumière des justes répand une joyeuse clarté .» Et même le rapport des êtres humains envers elle est empreint de sentiments, voire de sensualité : «Douce est la lumière, et c’est une jouissance pour les yeux de voir le soleil .»
Mais ce symbolisme est davantage qu’une affaire de langage. La lumière qui apparaît sous différents aspects offre une expression concrète pour toute essence reliée à la kédoucha, la sainteté, dans l’espace comme dans le temps. Ainsi, l’espace est sanctifié au travers du candélabre à sept branches (la ménorah) dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem, alors que le temps est consacré par l’intermédiaire des bougies allumées la veille de Chabbat et des jours de fête. Dans de rares occasions, certains événements importants sont imprégnés de ce même caractère sacré.
La ménorah du Temple de Jérusalem, malgré tous ses ornements et le travail d’artiste derrière sa fabrication, n’a guère d’utilité pratique; placée dans un endroit fermé et rarement accessible, elle représente avant tout la kédoucha, la sainteté et le rapport de cette dernière à la lumière. Le Talmud de Jérusalem présente la ménorah comme une sphère du soleil éclairant à travers les parois et les rideaux. Il n’est donc point surprenant que la ménorah ait de tout temps été conçue comme l’emblème par excellence de l’existence juive, em­blème que maints lieux juifs ont choisi comme ornement.
Il en va de même pour les bougies du Chabbat et des jours de fête. Au départ, on les allumait pour une raison très prosaïque: éclairer ceux qui sont assis autour de la table de Chabbat afin d’éviter qu’ils ne passent la soirée dans l’obscurité. Par la suite, ces simples bougies ont fini par symboliser le Chabbat, à l’instar de « la lumière des sept jours » brillant dans une alcôve sanctifiée au cœur du temps.
Même la fête de Hanoukkah, qui a priori commémore la victoire des Hasmonéens sur l’occupant grec, se concentre essentiellement autour de la cérémonie d’allumage d’un chandelier, la ‹hanoukia. Chaque soir, pendant huit jours, on y allume une bougie de plus que la veille afin de marquer le triomphe grandissant de la lumière sur l’obscurité.
La veilleuse qu’on allume traditionnellement à la mémoire d’un être cher disparu, bien qu’elle porte en elle une certaine tristesse, reflète une autre sorte de lumière, à l’instar du verset biblique : «L’âme de l’homme est un flambeau divin», témoi­gnant donc avant tout de l’éternité. Par ailleurs, lorsque les parents accompagnent leurs enfants sous le dais nuptial en tenant chacun une lampe à la main, ce sont l’espoir et la joie qui se confondent avec la lumière.
S’il est vrai que la lumière sous-entend le beau et le bien, il n’en demeure pas moins que ce sens général se subdivise en de nombreuses autres significations et nuances. La lumière de la Genèse, qui englobe toute l’existence, se répartit en faisceaux individuels, chacun doté de sa propre identité, remplissant son rôle singulier et éveillant des émotions particulières.
Aussi bien retrouve-t-on d’un côté la lumière du sanctuaire qui se contente d’exister sans avoir même besoin d’être vue; de l’autre côté, les lumières de Chabbat avec leur côté pratique, et puis celles, sacrées, de Hanoukkah dont on n’a pas le droit de se servir et qui doivent être  contemplées par le plus grand nombre, afin de célébrer notre victoire, de marquer le caractère  éternel de notre souvenir et de donner libre cours à notre joie.

Entre «raz» et «or»

Cette multitude de significations ne concerne pas seulement l’observateur. On retrouve une telle richesse dans la variété des ustensiles produisant ces différentes lumières. Ainsi, les simples petites mèches sur lesquelles brûlent les chandelles de Chabbat évoquent le calme, le repos et le bonheur du foyer. La lumière puissante de la Havdala du samedi soir portée par une bougie en tresse est là pour accompagner la reine du Chabbat qui nous quitte mais aussi pour éclairer l’obscurité qu’annonce son départ. Les bougies alignées de Hanoukkah, que nous devons uniquement contempler, comptent les jours et nous rappellent le miracle; au-dessus d’elles, séparée, se ­tient la bougie du Chamach qui peut, au contraire, avoir un rôle utilitaire.
Malgré tout, le but de la lumière est avant tout d’éclairer. Dans le judaïsme, les ténèbres n’ont jamais eu une quelconque signification religieuse. Le rideau cachant cette lumière ou le brouillard sont synonymes de la klipa . A supposer que l’obscurité ait un quelconque rôle, ce dernier consisterait plutôt, comme l’indique le Séfer Yétsira, à mieux faire ressortir la lumière et à raffermir notre aspiration envers elle. Le Baal Chem Tov souligne enfin que les deux mots en hébreu, «raz» (secret) et «or» (lumière) ont la même valeur numérique. Et d’en conclure que, paradoxalement, le secret se rattache, lui aussi, à la lumière.



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