En question pour cause de déligitimation
Il y aura bientôt cinquante ans, Georges Friedmann publiait «Fin du peuple juif?» et s’interrogeait sur la disparition d’un fait plus que millénaire pour cause de retour à la territorialité. Un peu plus de soixante ans après la proclamation de l’Etat d’Israël, la dernière livraison de «Cités» s’intitule «Sionismes /antisionismes» et s’interroge sur le bilan du mouvement herzlien, souvent controversé et parfois menacé de l’intérieur autant que de l’extérieur. Friedmann utilisait le singulier et un point d’interrogation. «Cités» emploie le pluriel avec une barre oblique (dont les traités de ponctuation disent qu’elle sert aux «expressions alternatives» comme et/ou)… Si la revue «s’efforçant de décrire et d’analyser les faits sociaux, politiques ou économiques dans toute leur épaisseur» s’ouvre sur un éditorial ouvertement anti-post-sioniste de son fondateur et rédacteur en chef Yves-Charles Zarka, l’ensemble du dossier est bien placé sous le signe du pluriel ainsi que du «et/ou». Car, même si le prof de philosophie politique en Sorbonne ne fait à l’évidence pas partie des «post» ou antisionistes, la parole leur est assez largement donnée. Ce qui, entre deux articles de sionistes contemporains et leurs parfois grandes différences, vaut au lecteur de ce dossier une belle mise à l’épreuve de l’alternance. Terre, territoire(s), nation, nationalisme, Etat, démocratie, colonisation, judéïté, religiosité et «israélianité» sont quelques-unes des notions analysées à la lumière des profonds changements intervenus en soixante ans au sein des différents courants. On passe ainsi du style parfois incantatoire d’un «Aleph Bet» Yehoshua («La seule définition de “qui est juif” c’est: un homme qui se définit comme Juif» dit-il en affirmant que le propos se trouve «derrière la norme halakhique») à celui du philosophe du droit Otto Pfersmann analysant les subtilités de l’«aconstitution» israélienne avant de présenter un inédit surprenant de Herzl sur le sujet (sauf si l’on suit Elisabeth Roudinesco qui lui a décelé Gobineau comme inspirateur). Entre eux se succèdent d’autres problématiques. Qu’a réalisé le sionisme de ses trois objectifs (démographique avec la fin de la diaspora, politique avec la fondation d’un Etat souverain, spirituel avec le façonnement d’un “Juif nouveau” sain, fort, libre…), se demande Ilan Greilsammer. Sous le titre «Le sionisme comme anti-antisionisme», le philosophe Elhanan Yakira (Université hébraïque de Jérusalem) redénonce le scandale constitué par des auteurs tels que Sand et leurs relais. Puis pourfend «la campagne des élites culturelles pratiquant l’antisionisme et encourageant les appels à la destruction physique d’Israël». Pour affirmer que si le sionisme a réussi sa mission historique, il lui reste à défendre ses accomplissements des «démarches multiples et variées visant sa déligitimation» (à ne pas confondre avec un légitime droit de critique). C’est justement ce droit qu’exercent les auteurs des articles suivants. Comme Ariella Azoulay et Adi Ophir qui, scrutant sévèrement le régime politique israélien, lui reprochent d’avoir brouillé la distinction entre nation, Etat et régime. Et d’avoir transformé le nouvel ethos juif en «ethnocratie» hégémonique et coloniale («le régime israélien est une machine qui ne cesse de générer des séparations» du type de l’apartheid). Une critique qui va encore plus loin avec l’article «Le sionisme et ses tragiques contradictions» d’Amal Jamal, professeur de communication politique à l’université de Tel-Aviv, pour qui la combinaison israélienne entre pouvoirs économique et militaire sur fond de déni des racines palestiniennes et d’expansion territoriale ressort au Lebensraum. Ce qui n’empêche pas son collègue Denis Charbit de se demander si le sionisme est finalement un projet de gauche ou de droite. Puis Georges Bensoussan, pour qui le sionisme est un enfant des Lumières, d’affirmer que «l’entreprise actuelle de déligitimation (“l’Etat en trop”) met ses pas dans le schéma ancien du “peuple en trop”».
A propos de peuple A.B. Yehoshua affirme, presque en écho: «(…) il y a un devoir envers les Palestiniens. Le devoir est de créer un Etat palestinien(…) je suis catégorique, il faut le faire. Pas seulement pour faire la paix au Proche-Orient mais parce que c’est un commandement moral. Et je pense que nous en sommes tout près.»
* Presses universitaires de France, 376 p.


