Venise, la ville aux trois sources juives
revue juive: Votre livre sur la Venise juive commence avec le monologue de Shylock, de Shakespeare. Est-il antisémite, comme on le dit, ou signifie-t-il plutôt l’émancipation des Juifs?
riccardo calimani: Il est très clair qu’il n’est pas antisémite – pour des questions de date. Le mot « sémite » est né dans les années 1700 avec une connotation linguistique, tandis que le mot «antisémite» date du XIXème siècle et avait une connotation non linguistique, mais raciste.
Que nous dit donc, ce monologue?
Il peut être interprété de manières différentes. Il faut considérer qu’il faut être dans les contextes pour le comprendre mieux, et qu’après le nazisme et les traumas du XXème siècle nous avons une sensibilité tout à fait différente. En tout cas je ne crois pas qu’il y a un Shylock Nakhem des Juifs, et peut-être Shakespeare n’a-t-il pas vraiment compris la question. Il a opéré une caractérisation par de forts personnages, et naturellement on ne peut pas réunir toutes les qualités ou tous les défauts de tous les Juifs du monde en un personnage. Il a fait de la dramaturgie, et la dramaturgie de Shakespeare est la problématique humaine – non pas la solution, mais l’explication des problèmes.
La communauté juive de Venise était à l’époque une des plus importantes dans le monde, située sur la frontière de l’Orient et l’Occident. Qu’est-ce que le judaïsme de l’Europe peut appren¬dre d’elle?
Elle était la synthèse du judaïsme. Il y avait trois nations dans cette communauté: des Juifs italiens ashkénazes ; des Juifs d’origine ibérique qui étaient allés à Salonique et étaient retournés à Venise, dits Levantins; et puis les Ponentins, des Juifs qui avaient été convertis en France et Espagne et après leur arrivée à Venise étaient retournés au judaïsme. Ils étaient tous très différents de mentalité, et ce mélange était très florissant et culturellement très avancé. Car, bien sûr, Venise est la porte à l’Orient, et ils avaient donc des contacts qui étaient très importants. Par exemple il y avait un phénomène souvent omis à Venise: l’industrie de l’impri¬merie par laquelle les textes – soit de la Torah, soit du Talmud, soit de tous les savoirs – venaient à être fixés sans variations des auteurs des manuscrits anciens et à être connus de la manière la plus large possible.
Mais les imprimeries à Venise n’étaient pas dans des mains juives...
Non, mais les correcteurs des textes ¬étaient juifs. Les éditeurs étaient de ¬nobles Vénitiens.
Il y avait donc à Venise le ghetto, mais aussi le contraire?
Il y avait une osmose culturelle. On ne peut pas empêcher les contacts interpersonnels, on ne peut pas empêcher l’échange des idées. Alors l’esprit de la ville était plus fort que le mur.
Que peut-on apprendre aujourd’hui pour la confrontation de l’Orient et de l’Occident?
Aujourd’hui, il y a une variable nouvelle dont l’importance n’est pas évaluable. Il y a l’internet avec ses réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, etc., et les courriels. L’importance de cette technologie aujourd’hui semble être essentielle dans le mouvement de révolte dans les pays arabes, car ces
moyens de communication échappent à la censure.
Cela vous donne de l’espoir?
Je ne suis pas optimiste, car il y aura aussi un genre de répression des régimes et une caste militaire totalitaire qui ne veut pas renoncer à ses privilèges. Mais je ne peux bien sûr pas dire ce qui arrivera à la fin.
Le problème ne consiste donc pas en la religion ou la culture, mais en les régimes ?
Je le pense, oui. Naturellement il y a aussi des origines anciennes, mais il y a un souffle du nouveau. Ce souffle deviendra-t-il un vent irrésistible, je ne le sais toutefois pas.
En tant que philosophe et professeur, vous connaissez l’histoire de l’Orient, mais vous dites être pessimiste…
Non, je ne suis pas pessimiste. Mais je ne peux pas juger plus d’un milliard d’hommes. Il y aura des choses positives et négatives, il y aura des situations meilleures et pires. Nous avons des territoires devant nous qui sont absolument inexplorés.
Aujourd’hui, le ghetto est une attraction pour les touristes.
Oui, j’en étais jadis le président. Mais le ghetto est important parce qu’il est un symbole.
En même temps, le nombre de Juifs à Venise se réduit de plus en plus.
Pas seulement à Venise, mais dans toute l’Italie. Nous sommes seulement 25 000 en Italie. La qualité d’une communauté n’est pas nécessairement liée au nombre, mais naturellement le nombre peut être important pour l’espoir en l’avenir.
Vous pensez donc que les Juifs en Italie ont un avenir?
Il faut le penser, oui, même si notre situation actuelle est difficile. Il faut le penser ! Mais le réalisme fait aussi penser qu’il y aura beaucoup de difficultés, même s’il faut accepter la situation. Il y a un passé extraordinaire, et il y a un avenir dans l’incertitude. Mais les avenirs sont toujours dans l’incertitude…
A Venise, il n’y a pas seulement les anciennes synagogues dans le ghetto mais aussi le Habad. Est-il est une concurrence ou un problème pour la communauté?
Les deux. Le Habad est un mouvement d’origine polonaise, et en Pologne ils ¬portaient le schtreimel car il y faisait très froid. Mais à Jérusalem aujourd’hui, il y a le même schtreimel – et une température tout à fait différente.
Comme Juif italien, ceci vous dérange ?
Comme Juif italien je pense que chacun peut avoir son rôle. Mais on ne peut pas dire «Moi, je suis l’interprète vrai et unique de la tradition». Dans le judaïsme, nous n’avons pas le principe d’une autorité centrale, et on ne peut pas dire: «Moi, je suis l’orthodoxe et toi, tu es l’assimilé.» Aussi, il faut voir que les Polonais avaient leurs rabbins miraculeux qui étaient l’intermédiaire entre Dieu et l’homme, et cela est une idée très catholique que les hassidim ont adopté. Ils ont aussi adopté l’image du rabbin en vêtements noirs ; c’est encore le prêtre qui est habillé en noir et normalement non pas le rabbin juif qui n’a pas des vêtements particuliers. Ils ont montré un prosélytisme très forcé que normalement les Juifs n’ont pas. Je pense donc que même les hassidim orthodoxes ont adopté des caractéristiques plutôt chrétiennes et non juives. Je respecte cela, mais je pense que l’orthodoxie ne peut pas dire qu’elle est meilleure que les autres. Comme Juif italien assimilé je dis que chacun a le droit de choisir.
Vous vous jugez comme juif italien assimilé ?
Assimilé veut dire que je ne porte pas la barbe, et je ne peux pas dire que je suis un Juif comme il faut. Mais je peux dire que chacun a le droit de se confronter à sa conscience, sans la pensée qu’il soit ¬mieux que les autres. Je suis né dans des une certaine famille, j’avais une certaine éducation, certaines expériences culturelles – elles sont les miennes, pendant que je respecte les expériences culturelles des autres. Et je veux que mes expériences soient respectées. Mais je pense que les membres du Habad pensent qu’ils sont les meilleurs, et même ils le disent.
Est-ce que les Juifs d’ici ont une relation au fameux carnaval de Venise?
Pas du tout, il y a même un conflit. Car au carnaval de Rome on a bien aimé ridiculiser les Juifs. Le rapport des Juifs à Rome au carnaval était un désastre.
Vous provenez d’une famille importante de Venise. Est-ce que la vôtre et d’autres familles juives faisaient partie de l’establishment vénitien?
Disons que personnellement je suis suffisamment noble et que je me fous de l’establishment (rire)… Non, franchement, je ne me suis jamais posé la question.
Vous avez beaucoup écrit sur l’histoire du judaïsme en Europe. Est-ce qu’il y a une différence de mentalité entre le judaïsme européen et celui de Venise?
Oui! Car chaque communauté juive a sa particularité, son destin et son histoire. Même en Italie, entre Venise, Livourne ou Rome il y a des différences d’origine, économiques, et d’histoire. L’histoire des Juifs est aussi riche parce qu’il y a des particularités partout. Et chaque fois quand les Juifs cherchaient à être comme les autres, ils ont devenus plus égaux que les autres. Quand ils ont servi leurs pays durant la Première Guerre mondiale, ils n’ont pratiquement rien obtenu, mais ils ont exagéré dans leur patriotisme. C’est ça la particularité des Juifs !
Et qu’est-ce qu’il y a à dire de spécial sur Venise?
Venise, c’est une ville ouverte, c’est une ville internationale – Venise, c’est Venise, et elle est restée comme elle était, avec ses particularités.
Le cimetière juif se trouve au Lido.
Pourquoi?
C’est à la périphérie de la ville. Il date de 1386, bien avant la naissance du ghetto. Alors, c’est un cimetière très ancien, et sa situation n’a pas été choisie par hasard. Il était loin de la ville à l’époque.
Comment se fait-il qu’il y avait beaucoup de penseurs juifs à Venise ?
Comme je vous l’avais dit, il y avait l’industrie de l’imprimerie dans cette ville. Alors les savants venaient ici pour y travailler, cela était leur motivation.
Vous êtes le consul honoraire de la Suisse à Venise. Pour quelle raison ?
Parce que. simplement j’ai des amis qui m’ont proposé de m’occuper des activités culturelles da la Suisse à Venise, et j’ai accepté. La Suisse est un pays très important, et aussi son modèle culturel et social est signifiant.
Et maintenant, il y a la Biennale 2011 qui est dirigée par la Zurichoise Bice Curiger. Qu’en attendez -vous?
C’est une occasion de faire sa connaissance, et j’espère qu’il y aura des contacts entre Suisses et Italiens plus forts que dans le passé.


