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Revue Juive Nr.02 2011 Ausgabe: Nr. 2 » April 8, 2011

La dialectique des corps étrangers

Olivier Kahn, April 8, 2011
Après le sombre constat d’«Aisheen-Still alive in Gaza» de Nicolas Wadimoff l’an dernier, le film de Shlomi Eldar sur un petit Gazaoui sauvé en Israël réanime cette année l’espoir. Un «documentaire» à haute teneur en télé-émotivité qui a été présenté au Festival du film juif de Genève.
MUHAMMAD Entre Raïda et un de ses petits frères, de part et d’autre d’une vitre, d’un masque, d’un voile. Et d’obstacles s’étant avérés franchissables

Ceux qui se méfient de l’émotion en général et des phénomènes de médiabonté ou de télécharité  en particulier peuvent se défier encore davantage: dans le genre, le film de Shlomi Eldar est un chef-d’œuvre. Et pas seulement. Très médiatisée ces jours avec la sortie en salles (françaises), son «histoire» tient en relativement peu de mots.  Longtemps correspondant  à Gaza de la chaîne 10 de la télévision israélienne, et actuellement dans l’impossibilité d’y travailler, le journaliste-réalisateur et animateur vedette Shlomi Eldar erre comme une âme en peine en Israël. Lorsqu’il apprend, à l’Edmond and Lily Safra Children’s Hospital de Tel Hashomer, près de Tel-Aviv, qu’un enfant de Gaza, Muhammad Abu Mustafa, 4 mois, est en danger de mort s’il ne peut bénéficier d’une greffe de moelle osseuse. En charge du cas, le médecin israélien donne son accord pour qu’un film soit réalisé. Le reste…
C’est d’abord 50 000 dollars. Parallèlement aux premiers tests génétiques, Eldar lance une opération de levée de fonds avec son émission. Doute. Angoisse. Mais des dons arrivent, en particulier, celui d’un Israélien anonyme dont le fils est mort «à l’armée» qui couvre le tout .



C’est Raïda, la mère de Muhammad. Ce sont aussi ses père, oncles, tantes, cousins, cousines, l’incom­patibilité, les prises de sang refaites à ­Gaza, les navettes, les check-points s’ouvrant parfois alors que, agrippés aux barreaux, des travailleurs palestiniens attendent pour les franchir. C’est le Dr Somech et son charisme qui, parfois  en arabe, explique, stimule, raisonne, partage. C’est son équipe. Ce sont l’espoir, les doutes, les contradictions. Et les dialogues-discussions parfois en forme d’impasse. Comme entre Shlomi et Raïda à propos de Jérusalem et d’Al-Qods. Ou la vie, la mort avec l’éventualité que Muhammad devienne un shahid et ce que cela représente.

Choc des images, courage des mots, Eldar parallélise:  un feu d’artifice à Tel-Aviv avec les roquettes tombant sur Sderot; une rue et des demeures gazaouies avec l’autoroute éclairée ou des couloirs d’hôpital en Israël; le combat de l’équipe du Sheba Medical Center avec  des images de l’«opération Plomb durci» (à laquelle tout en désapprouvant son ampleur, le Dr Somech prend part comme médecin de sa compagnie).
Séquence des soldats de Tsahal apportant des jouets aux gosses de Gaza «en visite» et leur «prenant la main»;  plans avec Raïda revenant sur  ses propos consacrés aux «martyrs» qu’elle affirme avoir prononcés pour calmer les accusations de collaboration qui l’attendent à son retour; musique style préparez vos Kleenex… Pour un «documentaire», «Precious Life» est habilement mis en scène et ne soulève pas le voile recouvrant bien des questions. Mais, indirectement, il rappelle que, comme à l’Hôpital Hadassah, il y a des années que ce genre d’échanges, parfois moins complexes ou spectaculaires et plus quotidiens, se pratique. Ou que,  il y a peu, des parents palestiniens ont autorisé le prélèvement des organes sur leur enfant mort afin de les donner à des Israéliens. Cela donne un poids particulier aux paroles prononcées vers la fin du film par le Dr. Ezédine Abu Al-Aish, ce médecin palestinien parlant  hébreu  qui a exercé à l’Hôpital Shifa avant de perdre trois de ses filles lors de l’opération des bombardements de Gaza (et vit maintenant à Toronto): «Il faut  quelques secondes pour dé­truire des vies et  parfois des jours et des jours pour en sauver une.» Tout rapprochement entre la plus que symbolique dialectique de la greffe – avec ses alternances de rejets-acceptations entre corps étrangers devant apprendre à s’accepter – et la politique ou la situation actuelles ne saurait-il relever que d’une «real-fiction»?  



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