Les indignations (s)électives
Apparemment très pratiqué ces temps, le sentiment d’indignation pourrait être une excellente chose si son usage ne fonctionnait pas comme le fameux «bon sens». A savoir comme la chose du monde la mieux partagée mais dont la répartition se fait souvent dans la plus grande inégalité. Et en changeant parfois brusquement de… direction, selon le côté d’une frontière et des problèmes où se trouvent ceux qu’il anime.
Enfin mis au ban des nations, le régime de Kadhafi vient donc d’être condamné par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Pour violation desdits droits de l’homme et par le même Conseil qui lui avait attribué un de ses 14 sièges, malgré l’opposition très vive de 37 ONG. C’était en mai 2010, et l’admission en question avait été votée par 155 des 192 Etats membres de l’ONU, soit plus que la majorité absolue théoriquement nécessaire (97). Accessoirement, et le hasard n’arrivant que rarement… par hasard, ce brillant résultat avait été annoncé par le président de l’Assemblée générale… le Libyen Ali Triki. Qui aurait éventuellement pu dire que l’idée de ce conseil était venue de Suisse en 2004 pour tenter d’assurer une relève crédible à la fameuse Commission des droits de l’homme (dont la présidence avait été assurée en 2003 par… la Libye). Ceux qui félicitaient l’honorable diplomate se sont évidemment bien gardés de rappeler que cette commission était tristement connue pour ses lacunes concernant des pays comme la Chine, Cuba, la Corée du Nord ou l’Iran. Ainsi que ses «gongos» (governemental non governemental organisations, autrement dit des «ONG» payées et manipulées par des pays comme la Chine pour squatter et bloquer le terrain des interventions). Ou ses orientations nettement pro-arabes (sur cinq ans Human Right Watch a évalué à 70% de l’ensemble de la «production» du Conseil les résolutions condamnant Israël).
A leur décharge comme à celle des Etats déficients, il est vrai que de beaux esprits indépendants comme Jean Ziegler, se sont longtemps montrés plus prompts à dénoncer l’injustice en visant l’alliance israélo-américaine qu’en épinglant d’autres puissances. En l’occurrence, le grand procureur de la malnutrition a accepté d’être lauréat du prix Kadhafi… des droits de l’homme, une distinction qui devait lui être remise à Tripoli et qu’il devait partager avec un certain Roger Garaudy, le philosophe ex-marxiste devenu islamisto-révisionniste. D’ailleurs, décidément omnivalent, le même Jean Ziegler n’a-t-il pas aussi œuvré comme «conseil» de la Fondation Kadhafi pour les droits de l’homme (sic!) de Genève?
Dans un tout autre genre, le cas de Stéphane Hessel mérite aussi attention. Critère désormais absolu que nul ne peut ignorer: son opuscule intitulé «Indignez-vous!» a été vendu à 1,2 million d’exemplaires. Un succès auquel des interventions comme celle dont s’est vanté Richard Prasquier dans le cadre du CRIF pour empêcher un débat public entre l’ex-diplomate et Régis Debray ne seraient pas étrangères. Principaux griefs retenus par ses adversaires contre l’ancien résistant (de la première heure) et déporté à Buchenwald: sa participation à l’actuel «tribunal Russel» sur le Proche-Orient, sa condamnation à sens unique de la politique israélienne, notamment à Gaza et dans les territoires, et son soutien au boycott israélien. Or, remarquait Alain Finkielkraut (pourtant signataire de JCall l’an dernier) dans le dossier de 7 pages consacré au phénomène Hessel par «le Nouvel Observateur» la semaine dernière, outre l’érection de la Résistance en paradigme flatteur pour penser la politique d’aujourd’hui on n’a guère entendu le corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme (en 1948) sur le Tibet ou le massacre de chrétiens de par le monde. Et «plus gravement, il véhicule une image enfantine d’un conflit qui se résume pour lui à la lutte entre d’innocents Palestiniens et le Mal incarné par Israël».
«Ce n’est pas digne», ajoutait le penseur qui trouve par ailleurs «catastrophique la politique du statu quo» de Netanyahou. «Digne»? On retrouve ce radical de… cinq lettres, signifiant étymologiquement «il convient», dans des mots comme dignité ou indignité. Mais pas vraiment dans certaines formes d’indignation. Etonnant... ●


