Inlassable militante des droits humains elle laisse plus qu’un chemin à suivre
C’est une grande dame qui nous a quittés et c’est aussi une grande âme qui s’en est allée. C’était une amie chère. Avec sa voix douce, son timbre serein on pouvait la penser presque trop réservée mais sous cette apparente discrétion c’est une force d’acier qui se cachait. Sa mémoire implacable savait reconnaître les imposteurs, les falsificateurs. Elle savait lire les projets assassins dans des discours supposés progressistes. Elle était trempée de longue date, dans ces blessures qui marquent pour la vie: née à Paris en 1938 d’un père juif originaire de Bessarabie et d’une future résistante communiste, elle a 3 ans lorsque son père est arrêté, déporté à Auschwitz et assassiné par les nazis.
Avec son mari et compagnon
Cette blessure restera à jamais ouverte, même si c’est à travers le sort fait aux Tibétains que Claude Levenson déplacera le deuil des siens. Son intérêt pour le Tibet disait sa volonté de ne pas voir la barbarie génocidaire recommencer. Comment apaiser cette souffrance première ? C’est dans la pensée du bouddhisme, à travers la sagesse apprise dans l’ensei gnement du dalaï-lama qu’elle va maîtriser cette force sereine. Cette érudite qui parlait douze langues avait tout d’un «Tintin reporter en jupe»: parcourant le monde, des hauts plateaux des Andes au delta du Mékong avec son compagnon de mari, Jean-Claude Buhrer, ancien journaliste au «Monde» et ancien correspondant du journal à Genève pour y suivre les activités de l’ONU, en particulier celles de sa défunte commission des droits de l’homme qui devait engendrer la sinistre farce de Durban I l’été 2001.
L’équilibre
Autant Jean-Claude est enclin à s’emporter devant le mensonge ou l’imposture, autant Claude affichait une tranquillité à toute épreuve: elle avait vécu pire, elle avait le souvenir du pire. Aussi quand je fus appelé à témoigner au début des années 80 contre un nazi suisse, le fameux banquier François Genoud, qui l’avait attaqué en justice, ainsi que Jacques Derogy de l’Express, je fus surpris par la force qui rayonnait de cette belle femme aux grandes mains. Avec eux, l’amitié fut instantanée, tant il y avait une sensibilité partagée contre les laideurs et les méchancetés du monde. Pourtant ils avaient bourlingué sur les cinq continents mais jamais ils ne posèrent sac à terre dans une attitude blasée ou contemplative. Ils voulaient continuer à témoigner et à dire la vérité des choses. Cela constituait leur combat pour que « ça » ne recommence pas : en Birmanie, pour raconter la résistance d’une femme admirable Aung San Suu Kyi ; ou bien ce héros de l’ONU, assassiné à Bagdad, Sergio Vieira de Mello. Mais ce qui va devenir le cœur de l’investissement de Claude Levenson sera la cause du Tibet et ceci bien au-delà du soutien à la lutte d’un peuple menacé d’ethnocide. C’est dans la spiritualité portée par ce peuple et son représentant que Claude trouvera son point d’équilibre.
Peut-être est-ce par l’âpreté des montagnes himalayennes, par la somptuosité des paysages, que s’élève l’esprit qui rapproche des dieux. C’est ainsi que Claude, née du chaos de l’Europe approchera une part du mystère. Cette femme, européenne, juive, traductrice de Mandelstam, du dalaï-lama, française, de partout et de nulle part avait su prendre le meilleur de l’Asie pour le conjuguer en un syncrétisme vital et magnétique. Au pays du lotus blanc les fureurs de la terre ne peuvent plus l’atteindre.
Un hommage est rendu à Claude B.Levenson ce 4 mars à Genève à la Maison des Associations, rue des Savoises 15, à 19 heures. Partageant la peine de leur collaborateur Jean-Claude Buhrer, les Jüdische Medien et la «Revue juive» lui présentent leurs sincères condoléances.


