«J» comme Juif et… Jurassien
Le premier* a pour origine une étude académique réalisée dans le cadre d’un mémoire de licence ayant ensuite pris la forme d’un livre très richement et intelligemment illustré. Le second** est un «pavé» (au noble sens bibliophilique du terme comme dans la mare des idées acceptées) contenant moult documents inédits sur l’accueil ou les refoulements de Juifs à la frontière suisse en 1939-45 et semble l’œuvre de toute une vie. Le tout procède de deux démarches très différentes mais renouvelle le regard sur la vie juive en terres jurassiennes.
C’est donc apparemment à quelque chose de fort différent de la saga «Melnitz» que nous invite Chantal Gerber Baumgartner. Et pourtant… Comme le note fort justement Michel Hauser, le responsable de la culture de la République et Canton du Jura (dont le patronyme figure dans la liste des Juifs arrivés à Porrentruy en 1800): avec sa «(…) démarche sérieuse, fortement documentée et bien charpentée (…) sur un corpus de sources inédites(…)» les «approches multiples» de l’auteur fournissent un premier jalon d’importance pour comprendre la destinée d’une communauté à travers l’épaisseur historique.
De la première présence juive en Suisse au déclin de la communauté bruntrutaine, l’historienne synthétise la souvent difficile implantation juive d’origine alsacienne en terre jurassienne, ses maintien et développement parfois problématiques. En passant par tous les aspects de la vie communautaire: l’origine des arrivants, leurs fonctions et répartition socioprofessionnelle; leurs organisations et associations, leurs particularismes, voire leurs dissensions; la difficile conquête de leurs droits, leurs rapporta à la religion.
Liés ou non à des faits marquants, d’illustres noms revivent. De même que des événements déterminants comme le «décret infâme» dont Napoléon Ier se rendit coupable après avoir émancipé les Juifs de France. Ou, plus près de nous – et encore actuel – le fameux article de la Constitution interdisant en 1893 la «shérite». Sur ce sujet comme bien d’autres, l’historienne éclaire aussi l’environnement jurassien. Exemple: justice est rendue à des journaux comme «Le Pays» ou «Le Démocrate» qui, «quoique de tendances politiques opposées», défendaient le droit des Juifs au nom de l’idéal démocratique. Voire, en devançant des études scientifiques réalisées bien après, expliquaient que «les méthodes d’abattage par égorgement ne sont pas plus cruelles que celle de l’assommoir».
Réussissant une impressionnante synthèse événementielle, sociologique, politique ou religieuse, Chantal Gerber Baumgartner rend non seulement concrète mais émouvant l’histoire de l’ancienne communauté jurassienne. Dont, sans jugement aucun, elle relie le déclin autant aux mots assimilation et déjudéisation qu’à l’exode urbain.
Le second livre a pour origine la découverte par Henry Spira du fort engagement de ses parents dans l’accueil et passage de réfugiés dans la région de Porrentruy. Rôle qu’il n’a connu que 50 ans après à travers de vieux carnets car ils ne lui en avaient jamais parlé. Ainsi qu’à toutes celles et ceux qui, Juifs comme eux ou non, firent de même en Ajoie, il rend un vibrant et parfois polémique hommage. Dans lequel il réagit au puissant sentiment d’injustice et de désinformation ressenti avec les critiques «biaisées» contre la Suisse qui se sont nptamment exprimées avec la crise des fonds en déshérence. En quelque 60 sujets répartis en 5 grandes parties, documents souvent originaux et inédits à l’appui, l’auteur qui se décrit comme un historien non scientifique conteste d’abord les nombres de réfugiés et d’expulsés officiels. Puis passe en revue les événements ayant eu lieu aux frontières ou à l’intérieur du Jura. Des combats aériens jusqu’aux accueils, passages ou planques de clandestins aux refoulements et autres drames en tout genre, ce sont autant de faits qu’il relie à la politique nationale comme internationale et illustre avec d’importants documents de première main. Comme le texte du chanoine Michelet prenant parti pour les Juifs au nom de sa foi alors que l’évêque Schaller exhalait le vieil antisémitisme théologique chrétien. Ou des lettres émanant de collégiennes comme de diplomates, voire de responsables cantonaux de police face aux actes et décisions des Rothmund et autres von Steiger. Le tout en citant des faits et personnages héroïques comme d’autres nettement moins reluisants.
A l’exception du rapport Ludwig et du livre du Dr Stussi-Lauterburg, de Bergier à Jost via l’ici inattendu Lambelet, Henry Spira tire sur à peu près tout ce qui bouge dans la république professorale suisse. Sans oublier d’autres «hystrions historiens» comme les médias, Torracinta en particulier, coupables d’avoir cherché à pointer les méfaits de la Suisse au mépris des faits pris dans leur contexte. Au final, qu’il s’agisse des dénominations et nombres de convois et sous-convois ou de la tenue des registres d’écrou et de ses chères Sœurs ursulines ou hospitalières, on a parfois l’impression qu’il y a du Raoul Hillberg chez Henry Spira. Mais que sa méticulosité, son opiniâtreté et son sens du détail eussent mieux servi sa thèse d’une Suisse et de Jurassiens, juifs ou non, n’ayant globalement pas démérité s’il avait davantage envisagé les rôles de la banque, de la finance et de l’industrie suisses. Tout en évitant certains réglements de comptes.
* «La Communauté israélite de Porrentruy aux XIXe et XXe Siècles», de Chantal Gerber Baumgartner, Editions Slatkine, 200p.
** La Frontière jurassienne au Quotidien 1939-1945», d’Henry Spira, Editions Slatkine, 620 p.


