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Revue Juive Nr.05 Ausgabe: Nr. 5 » December 10, 2009

«Pas de données exactes»

par Andreas Schneitter, December 10, 2009
Impossible de recevoir une réponse satisfaisante si l’on demande combien de Juives et de Juifs vivent en Suisse. Mais, en fait, pourquoi?
Adolescents juifs en Suisse Qui apparaît ou n’apparaît pas dans les statistiques?

Le 5 décembre 2000, l’Office fédéral de la statistique à Neuchâtel a envoyé pour la dernière fois à tous les habitants enregistrés de Suisse un ques­tionnaire personnel à remplir pour le recensement fédéral de la population. Au point 7, il fallait répondre à la question «A quelle Eglise ou communauté religieuse appartenez-vous? ». A l’époque, 0,25% de la population, c’est-à-dire 18 220 personnes, ont coché «à une communauté israélite». Ce qui répondrait à la question du nombre de Juives et Juifs en Suisse.

Le problème est cependant que rien n’étaye ce chiffre. Si l’on demande des précisions à la Fédération suisse des commu­nautés israélites (FSCI), l’organisation faîtière de 17 des 22 communautés juives de ­Suisse, son secrétaire général Jonathan Kreutner répond: «Nous ne possédons pas de données exactes.» Les communautés envoient bien chaque année la liste de leurs membres, qui fait état par exemple pour Baden de 58 membres de 1320 pour Bâle, 130 pour Saint-Gall, 1201 pour Genève. La ­somme de ces listes pourrait à la fin fournir un chiffre précis. Mais chaque communauté compte différemment: les unes ne recensent que les adultes, les autres également les enfants, d’autres encore seulement les ménages. Un sondage effectué pour la première fois avec précision devrait apporter plus de clarté. Kreutner en attend les résultats dans les prochaines semaines. «Le nombre tournera autour des 10 000 à 12 000 » estime-t-il avec prudence. Si l’on y ajoute les 1670 âmes des deux communautés de la Plateforme des juifs libéraux de Suisse et les quelque 400 des communautés orthodoxes, qui ne sont pas organisées dans la FSCI, le chiffre s’élèvera au maximum à 14 000 âmes. Il en manque toutefois encore 4000.

Kreutner pense que ce sont en partie des citoyens israéliens habitant la Suisse, mais ne faisant pas partie d’une commu­nauté juive. Selon l’Office fédéral des mi­grations (OdM), 1223 Israéliens vivent en Suisse. Ce chiffre est toutefois également sujet à caution, car l’OdM n’a pas de données sur les Israéliens possédant la dou­ble nationalité ou un passeport suisse par mariage. Et les autres ?

Kreutner est persuadé «qu’il y a des Juifs qui ne se déclarent pas comme tels dans le recensement populaire, mais ne font partie d’aucune communauté» .

Question d’appartenance

La question d’appartenance à une communauté religieuse ne donne de toute manière pas de réponse appropriée, réplique Ralph Weill, démographe bâlois et spécialiste en études de marché. Il dit avoir rencontré dernièrement quelques Juifs russes, «qui se considéraient comme Juifs, non pas à cause de la religion, mais par l’origine de leurs parents». Weill, qui fait depuis quatre décennies des statistiques sur le pourcentage juif de la population suisse, estime donc que le résultat du recensement ne reflète pas non plus la réalité. Il dit qu’il y a 100 ans, déjà
18 000 personnes déclaraient appartenir au judaïsme dans le recensement de 1900. Sont arrivées ensuite les grandes vagues d’émigration en Suisse, ajoute-t-il, d’Europe de l’Est dans les premières décennies du XXe siècle, d’Allemagne et d’Autriche dans les années trente et de l’Afrique du Nord dans les années cinquante. Comment se fait-il alors que, la population suisse ayant presque doublé pendant ce siècle, le pourcentage des juifs soit toujours le même, c’est-à-dire d’environ 18 000 personnes dans les recensements. Malgré l’aug­mentation de la population, malgré l’immi­gration. «Il y a quelque chose qui cloche», dit Weill. Le statisticien a fait des calculs et est arrivé «à environ 50 000 » des­cendants de Juifs dans les première et deuxième générations. Une partie, environ 12 000, a émigré après le Seconde Guerre mondiale dans le nouvel Etat d’Israël et dans d’autres pays. Mais une partie seulement. On trouve le reste, conclut Weill, quand la question sur l’appartenance au judaïsme repose non pas sur les aspects religieux, mais sur le sentiment d’appartenance juive. C’est ce que prouve une étude du « Jüdische Rundschau » datée de 1998.

Identités autodéterminées

A l’Institut d’Etudes juives de l’Université de Bâle, situé à quelques rues du bureau d’études de marché de Ralph Weil, l’historien Daniel Gerson travaille depuis deux ans à un projet du Fonds national ­suisse sur la mutation du judaïsme en ­Suisse, et dit : «Pour pouvoir répondre approximativement à votre question, il s’agit tout d’abord de définir ce qu’on entend par judaïsme suisse.» Jusqu’au milieu du XXe siècle, les communautés affiliées à la FSCI ont représenté presque l’ensemble du judaïsme en Suisse. Etaient considérés comme Juifs ou Juives, et donc membres d’une communauté, les personnes qui, selon les règles de la Halakha, avaient une mère juive ou s’étaient converties. Un demi-siècle plus tard, rien n’a changé en matière de compréhension de la Halakha dans les communautés juives, qu’elles soient affiliées ou non à la FSCI.

« Mais c’est la société qui a changé » dit Gerson. Elle est devenue plus hétérogène, plus individualiste. Et le judaïsme a également évolué avec elle. «Le mouvement des années 68» suppose-t-il, « a développé l’idée d’une identité autodéterminée, qui n’a pas à être confirmée de manière autoritaire.» Gerson observe chez les groupes autonomes une «émancipation» des prescriptions de la Halakha : «Toujours plus de gens vivent la religion juive, sans avoir de mère juive ou être membre d’une communauté.» Le conflit entre la loi religieuse et la libéralisation sociale existe, les conséquences en sont difficiles à évaluer: «Depuis les années septante, plus de la moitié des Juifs en Suisse concluent un mariage ou un partenariat avec une personne non juive. Mais en même temps, les familles issues de mariages mixtes désirent toujours plus participer sous une forme quelconque au judaïsme, afin de le transmettre à leurs enfants. Mais les conversions au judaïsme sont rares «peut-­être une ou deux douzaines par année» estime Gerson, «ces personnes et leurs enfants n’apparaissent donc pas dans les statistiques».

Ralph Weill répond que cela existait déjà avant la Seconde Guerre mondiale, «mais qu’un Juif devait alors se faire baptiser pour épouser une non-Juive et que par conséquent ce mariage n’était pas considéré statistiquement comme mixte. Pour être juste, il faut cependant dire que les couples juifs/non-juifs sont mieux acceptés dans la société depuis l’après-guerre. La suprématie chrétienne a régressé, la confiance en soi juive a augmenté.

Une collectivité hétérogène

Ralph Weill, tout comme Daniel Gerson, estime que cette évolution est le résultat du mouvement de sécularisation de la fin du XIXe siècle. «La scolarité obligatoire et l’acceptation formelle des Juifs dans la société ont grandement facilité les échanges», dit Weill. Il ajoute encore que c’est une évolution qui mérite d’être saluée, mais qui est un désastre pour les statistiques. «C’est le dilemme des enquêtes à long terme: la procédure statistique reste constante, alors que les paramètres définis changent dans le réalité.» Il est possible de faire des pronostics là où les chiffres ne sont pas accompagnés de déclaration. L’historien Gerson constate surtout un recul constant des membres dans les communautés de tendance orthodoxe car « les mariages mixtes s’axent plutôt sur les courants libéraux du judaïsme » Weill par contre propose de considérer à l’avenir le judaïsme moins comme une religion, mais plus comme une collectivité hétérogène, au sein de laquelle les traditions culturelles et éthiques séculaires ainsi que le souvenir de l’Holocauste jouent un rôle tout aussi important que les aspects religieux. On ne peut, parce que les lois religieuses s’y opposent, dénier par exemple son identité juive à un jeune homme irréligieux, né d’un père juif, qui se considère nettement toutefois comme Juif.

Enquêtes «approximatives»

Si l’on suit ces voix, les résultats des sondages qui ne posent que la question de l’appartenance religieuse sont inutiles. Comme d’autres notions collectives, la libéralisation sociale du siècle passé a tellement diversifié celle du judaïsme qu’il n’est plus possible de recenser incontestablement des critères uniformes et des chiffres confirmés sur l’appartenance à une religion. Mais cette divergence d’opinions se résoudra d’elle-même: à partir de 2010, les recensements fédéraux seront remplacés par des «enquêtes structurelles » réalisées annuellement sur un échantillon d’environ 200 000 personnes. Ce changement de système confirme donc officiellement ce que les résultats ont toujours été : approximatifs. ●








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