Une petite communauté au grand passé
La riche histoire de la colonisation de la vallée de la Surb remonte au néolithique. Après la sombre époque du Moyen Age, où, suite à de nombreux meurtres, expulsions et bannissements, les communautés juives disparurent de Suisse, seules les deux communes du Surbtal, Endingen et Lengnau, accor¬dèrent aux Juifs un droit d’établissement permanent, mais territorialement res¬treint entre le XVIIe et le XIXe siècles.
Cette faveur n’était pas gratuite. A partir de 1696, les juifs devaient acquérir tous les 16 ans à prix fort une « lettre de protection ». Il était interdit aux juifs d’utiliser la même entrée que les chrétiens dans une maison. Pour cette raison, un grand nombre de maisons ont été construits avec deux portes directement l’une à côté de l’autre. Plusieurs de ces « maisons de juifs », do¬tées d’entrées séparées, existent aujourd’hui encore à Endingen. Les familles qui s’installèrent ici, notamment les Bloch, Bollag, Braunschweig, Dreifuss, Guggenheim et autres, jouissent d’une auréole comparable à celle des pionniers anglais du «Mayflower» établis comme «pèlerins» sur la côte est de l’Amérique du Nord.
La Diète de 1678 à Baden accorda aux juifs ce droit d’établissement à «Entingas» (Endingen) et «Leginwanc» (Lengnau), villages mentionnés pour la première fois en 798 à l’occasion de leur donation au Monastère de St-Gall par le Duc de Thurgovie. Ce qui représentait une chance pour les migrants juifs, n’était qu’une affaire courante pour les seigneurs. Au cours de la même Diète, par exemple, le minuscule village de Gottlieben am Bodensee, reçut des cantons dirigeants le droit de tenir un marché, et eut chaque année deux foires à partir de 1692.
Les juifs du comté de Baden, dont faisaient partie les deux «villages juifs», étaient placés directement sous l’autorité du bailli. La propriété foncière et l’exercice de métiers manuels leur étaient interdits. Seul leur restait le commerce rural, en tant que colporteurs, courtiers, marchands de bestiaux. La famille de Jules Bloch, président pendant de longues années de la communauté israélite d’Endingen, dont ne font en fait partie que sa famille et celle de son frère Max avec leurs enfants, est établie depuis 6 générations à Endingen et des¬cend d’une dynastie de marchands de bestiaux. Arrière-grand-père, grand-père et père achetaient et vendaient des bovins et des chevaux. Jules Bloch possède encore une patente de marchand.
«La» pendule
En 1750, les juifs de la vallée de la Surb reçurent l’autorisation de construire un cimetière sur un îlot de tranquillité boisé entre Lengnau et Endingen. 2500 personnes y sont enterrées, notamment les grands-parents de la Conseillère fédérale Ruth Dreifuss. Certaines tombes furent profanées dans les années 1990 pendant les débats sur l’Holocauste.
Endingen ne possède ni église catholique, ni temple protestant. Son unique lieu de prière est une impressionnante synagogue, dont la façade est surmontée d’un pignon en escalier. Elle a été construite au milieu du XIXe siècle, à l’époque où la moitié des quelque 2000 habitants du village étaient juifs. Au dessus de l’entrée se trouve une horloge qui sonne l’heure, la seule du village. C’est là « le début de la construction de synagogues en Suisse dans les temps modernes », écrit l’architecte Ron Epstein dans son livre «Die Synagogen der Schweiz. Bauten zwischen Emanzipation, Assimilation und Akkulturation» (Les synagogues en Suisse. Constructions entre émancipa¬tion, assimilation et acculturation) des Editions Chronos à Zürich, illustré par le photographe Michael Richter. La synagogue de Lengnau date de 1750, celle d’Endingen de 1764. Epstein écrit que „la conception de leurs locaux intérieurs reflète clairement les emprunts faits à l’architecture usuelle des synagogues européennes de l’époque, alors que les parties extérieures correspondent à la tradition de l’architecture suisse du XVIIIe siècle» (Epstein).
Auparavant, les habitants d’Endingen avaient leurs offices religieux dans des salles de prière qu’ils louaient. En 1754, la dernière d’entre elles devait se trouver dans un état si lamentable que Johann Caspar Ulrich, pasteur du Fraumünster à Zurich et chroniqueur de la vie juive en Suisse, en parle avec le plus grand mépris. La communauté s’agrandit tellement que la première synagogue se révèle rapidement trop petite. Elle est suivie à peine un siècle plus tard de la construction d’une nouvelle synagogue plus grande. Plus grande que celle de Lengnau. Selon un article du journal juif «Allgemeine Zeitung des Judentums» du 17 mars 1852 décrivant ce « merveilleux temple, le nouvel édifice coûta 20 000 goulden, financés par « la vente de 50 doubles chaises (secteurs hommes et femmes) et 12 chaises de loge, qui permit même de réaliser un excédent de 4500 goulden. Ce résultat est d’autant plus réjouissant pour la commu¬nauté que les chaises ont été achetées pas des personnes de classe moyenne.»
L’inauguration de la nouvelle synagogue d’Endingen eut lieu le 26 mars 1852, l’année où les hommes juifs du canton d’Argovie commencèrent à faire du service militaire, quatre ans après la création de l’Etat fédéral et l’introduction de la nouvelle Constitution qui n’accordait pas de libertés aux juifs mâles. L’aile gauche du libéralisme argovien ne fut soutenu dans ses efforts pour l’obtention de l’égalité des droits entre chrétiens et juifs que par les cantons de Vaud, Neuchâtel et Genève, comme l’écrit Josef Lang, historien et politicien, dans le chapitre sur « la résistance contre l’émancipation des juifs en ¬Suisse centrale » de son livre « Antisémitisme de 1848 à 1960 » paru en 1998 chez Orell Füssli à Zurich: «Le fait qu’il avait fallu imposer l’égalité des deux confessions chrétiennes à bien des cantons, en particulier aux cantons catholiques-conservateurs, fit craindre à la plupart des libéraux que la Constitution fédérale pourrait ne pas être acceptée, si l’émancipation des juifs devait être votée en même temps.»
Jusqu’en 1933
Ce n’est qu’en 1874 que l’émancipation des juifs fut reconnue au niveau fédéral dans le cadre de la révision totale de la Constitution. La Confédération contraignit alors le canton d’Argovie à créer les nouvelles communes de Neu-Endingen et Neu-Lengnau, dans lesquelles juifs et chrétiens devaient jouir des mêmes droits. Les deux anciennes communautés chrétiennes firent appel au Tribunal fédéral contre le décret de naturalisation du Parlement argovien, suite à quoi la majorité des familles juives quittèrent le village pour aller s’établir à Baden et à Zurich. Bien que les habitants juifs et chrétiens vécurent plus tard en bonne intelligence à Endingen, un reste de discrimination persista. Jusqu’en 1933, les citoyens juifs de Neu-Endingen furent inscrits dans un registre séparé et n’eurent pas le droit de participer à l’assemblée de commune, alors qu’il y était domiciliés et intégrés depuis des générations. Ce n’est qu’en 1983 que cette inégalité fut corrigée.
Le site officiel d’Endingen sur Internet relève avec fierté le passé juif du village. Le « retour » de la Conseillère fédérale Ruth Dreifuss en 1993 donna lieu à une fête populaire, à l’occasion de laquelle le boulanger local créa spécialement une friandise, le «Dreifüssli». Les autorités du village participeront en tant qu’hôtes et amis à l’assemblée des délégués de la FSCI, côte à côte avec les représentants du gouvernement cantonal et la Conseillère fédérale argovienne Doris Leuthard.


