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Revue Juive Nr.03 Ausgabe: Nr. 1 » May 7, 2009

Succès de librairie inattendu, le livre de Shlomo Sand, a suscité beaucoup d’intérêt – même en Israël… – et continue à provoquer commentaires comme polémiques. Entretien avec Jacques Ehrenfreund, professeur d’histoire des Juifs et du jud

Propos recueillis par Olivier Kahn, May 7, 2009
Succès de librairie inattendu, le livre de Shlomo Sand, a suscité beaucoup d’intérêt – même en Israël… – et continue à provoquer commentaires comme polémiques. Entretien avec Jacques Ehrenfreund, professeur d’histoire des Juifs et du judaïsme à l’UNIL.

Dans le cadre du livre à paraître sur le colloque qu’il a organisé «Autour d’une souveraineté» en novembre dernier à l’Université de Lausanne, à l’occasion du 60ème anniversaire de l’Etat d’Israël, Jacques  Ehrenfreund prépare un article de fond sur l’ouvrage controversé. Entre ce qui se dit et s’écrit sur le livre de Shlomo Sand, il nous a semblé plus qu’utile de demander au titulaire de la chaire  d’histoire des Juifs et du judaïsme de la Faculté de théologie et de sciences des reli¬gions de l’UNIL d’éclairer un peu la scène.


Revue juive  –  Il enseigne l’histoire à l’Université de Tel-Aviv mais comment situer le professeur Shlomo Sand ?
Professeur Jacques Ehrenfreund – C’est un historien sérieux, spécialiste de l’his¬toire des idées au dix-neuvième et au vingtième siècles, ayant soutenu en France une thèse sur Georges Sorel sous la direction de Jacques Julliard; il est également l’auteur récemment d’un livre sur l’Histoire au cinéma. Il a grandi au sein d’une famille communiste arrivée de Pologne en Israël après la guerre (c’est évoqué au début de son livre), puis a fait partie du Matzpen, un groupuscule de la «gauche de la gauche» israélienne dans les années soixante-dix. Sa position procède à la fois du regard ¬classique porté par le  communisme sur le judaïsme, qui nie sa dimension nationale pour le considérer en tant que «grande religion». Elle est d’autre part une rupture avec celle-ci dans la mesure où, au lieu de nier complètement le cadre national, il postule qu’Israël devrait devenir l’Etat de tous ses citoyens, juifs comme non juifs. Pour faire émerger cette citoyenneté une et indivisible qu’il appelle de ses vœux, il lui semble impératif de mettre le judaïsme comme identité collective entre parenthèses, de couper le lien qui le relie à l’Etat. C’est le but déclaré de ce livre, qui de ce point de vue, prend sa place dans une discussion importante qui anime l’espace ¬public israélien depuis un moment déjà.



Dans le genre, ce livre n’est pas le premier?
On peut dire que le travail de Sand s’inscrit dans la mouvance des nouveaux historiens. Il déplace cependant son centre de gravité vers des questions internes à l’histoire juive. La critique qui est adressée à Israël ne concerne plus la genèse du conflit avec les Palestiniens, comme c’était le cas dans les travaux d’Ilan Pape ou de Benny Morris, mais elle se tourne vers la nature du lien entre l’Etat d’Israël et l’histoire juive. Sand questionne et attaque même un fondement de la légitimité israélienne ; cependant, soyons clairs, la question posée est importante, même si les réponses proposées ne sont pas toujours à la hauteur de cette importance. Sand n’est pas un spécialiste des questions très larges qu’il aborde et de ce fait la dimension idéologique de son essai apparaît avec une saillance particulière.

Par-delà ses formules choc, notamment sur l’inexistence  d’un peuple juif, que dit-il réellement?
Il dit que les Juifs n’ont jamais été un peuple au sens que la modernité donne à ce terme et que le judaïsme a été historiquement une religion universelle disséminée de par le  monde un peu comme les deux autres grands monothéismes. Il affirme ensuite, ce qui est vrai mais n’est pas une innovation pour les historiens, que c’est le sionisme qui invente l’idée de souveraineté pour le peu¬ple juif. C’est là que se situe l’erreur logique la plus patente et la plus grave du livre. Il postule en effet – ce qui est juste – que les Juifs ne sont pas un peuple qui pense sa souveraineté avant le dix-neuvième siècle. Il en déduit qu’ils n’ont pas été un peuple du tout auparavant. Il nie le fait qu’un groupe dispersé à travers le monde, s’est vécu lui-même comme un peuple soumis à une loi divine et révélée. Cette loi avait des domaines de compétence très larges et instituait un collectif certes non souverain, mais qui se vivait subjectivement comme un peuple.

Alors, c’est la notion de peuple qui pose problème ?
Ce qui définit un peuple pour la modernité ce sont le territoire,  la langue, les coutumes et la souveraineté. Bien sûr au regard de ces critères, les Juifs ne sont pas un peuple, mais les nations européennes ne l’étaient pas plus. Celles-ci inventent et conquièrent la souveraineté populaire tout au long du dix-neuvième siècle seulement, elles sont avant cela soumises à des monarques de droit divin. Ce qui est nié par Sand c’est le fait que la loi juive hétéronome ait pu fonder une communauté texto-centrée suffisamment cohérente pour maintenir un lien fort malgré la dispersion. Pourtant ce petit groupe se vit subjectivement comme un peuple soumis à la divinité et dispersé par Sa volonté. Les Juifs étaient d’ailleurs perçus comme cela dans la plupart des contextes dans lesquels ils vivaient, que ce soit sous l’Islam ou en terres chrétiennes. La grande difficulté dans l’histoire des Juifs et du judaïsme tient précisément dans le fait de prendre au sé¬rieux la singularité juive au regard des deux autres monothéismes. La dimension universelle du message du judaïsme se fonde sur un groupe circonscrit censé le porter.

Puisque c’est un historien sérieux, sur quoi se fonde-t-il ?
Le peuple juif ne s’est jamais considéré comme un ethnos au sens où la transmission ne se ferait que par la filiation. Mais le judaïsme n’a jamais été non plus qu’un message doctrinal à portée universelle non incarné dans un groupe. Historiquement l’histoire du judaïsme s’est déclinée comme une tension entre ces deux dimensions, spirituelle et nationale. Le sionisme a indéniablement été un moment d’affirmation de la dimension nationale du fait juif, Sand prend simplement le contrepied de cette affirmation en reléguant le judaïsme au seul domaine du spirituel.
Ce qui serait souhaitable du point de vue de la vérité historique, ce serait de présenter
objectivement et justement le précaire équilibre qui a caractérisé le judaïsme. Mais Shlomo Sand est engagé dans un combat politique et c’est sans doute pour cette raison qu’il traite avec aussi peu de considération la vérité historique. Le post-sionisme est en quelque sorte le simple renversement des affirmations sionistes. Après la thèse on en est au moment de l’antithèse, il serait souhaitable que la synthèse advienne vite maintenant.




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