Et après «Durban II»?
Depuis quelques années, et dans le monde entier, les observatoires ou organisations ayant pour tâche de recenser et dénoncer les actes antisémites sont quasi unanimes à constater leur augmentation. (Soit dit en passant, de tels actes ont été repérés même en Israël.) Mais, parallèlement à cette augmentation mondiale à la fois quantitative et qualitative, d’autres «phénomènes» ont pris de l’ampleur. Souvent, il ne s’agit «que» de mots ou du sens qu’on leur attribue. Et, globalement, on pourrait dire que, en l’absence de critères parfaitement objectifs évidemment très difficiles à établir, ils ressortent souvent à un problème de qualification, d’appréciation et de sensibilité. Nous venons d’y être confrontés en évoquant, le mois dernier à la suite du rapport 2008 de la CICAD, l’extrait d’un article de l’historien et journaliste Gérard Delaloye. Ce dernier conteste formellement tout antisémitisme et, nous le reconnaissons, mal
cité dans nos colonnes, l’entier de son texte lui donne raison même si
la phrase citée pouvait et peut prêter à interprétation ou contestation.
Bien d’autres cas se sont déjà produits et risquent de se produire, opposant même parfois des Juifs entre eux. Récemment, l’affaire Siné, relaxé par la justice française de l’accusation d’antisémitisme pour ses dessins et propos concernant la «conversion» de Jean Sarkozy, a eu pour caractéristique de diviser une bonne partie de l’intelligentsia française, dont quelques ténors ou étoiles de la communauté juive. Plus près de nous, il y a aussi eu le jugement du Tribunal fédéral condamnant la CICAD et Maurice Stroun en raison d’un commentaire taxant d’antisémitisme la préface de William Ossipow au livre « Israël et l’Autre ». Autre cas célèbre: Edgar Morin (né Nahoum), qui dut aller jusqu’en cour de cassation pour faire annuler une condamnation pour diffamation raciale, apologie du terrorisme et antisémitisme dans une tribune publiée par «Le Monde» sous le titre «Israël-Palestine: le cancer» que dénonçait
Me Goldnadel pour l’association France-Israël.
Dans un registre un peu différent mais très caractéristique aussi, ceux qui liront «Le Lièvre de Patagonie» (voir en page 16) découvriront peut-être comment Claude Lanzmann continue à qualifier «Les Ordures, la Ville et la Mort», la pièce de Fassbinder, puis son adaptation cinématographique par Daniel Schmid, d’antisémites. Et comment le philosophe «(…) Deleuze, appelé à la rescousse pour défendre ce film révoltant , écrivit qu’il avait beau écarquiller les yeux, il ne voyait pas l’ombre d’un antisémitisme (…)».
Ces exemples montrent à quel point il est parfois difficile d’apprécier la frontière entre ce qui relève de l’antisémitisme ou de la nécessaire libre critique. Mais de plus en plus sytématiquement utilisé, le reproche fait au monde juif de brandir l’antisémitisme dès qu’il est contesté va faire problème. A ce sujet, Edgar Morin, le penseur de «La Méthode» ( et de bien d’autres choses…) proposait de réinterroger les concepts d’antisémitisme, antijudaïsme et anti-israélisme, notamment à la lumière des changements intervenus entre Israël, les Palestiniens et la Diaspora. C’était en… 2004, soit deux ans avant son «affaire». Et sa proposition a encore de beaux jours devant elle. L’après-Durban II risque de la rendre encore plus nécessaire.


