Interview de Pascal Couchepin
Pour la seconde fois, le Valaisan Pascal Couchepin, chef du Département de l’Intérieur, de la Santé et de l’Education, est président de la Confédération. Dans une interview avec la «Revue Juive», il jette un regard rétrospectif sur l’année juive qui se termine. Le président de la Confédération s’est notamment prononcé de manière très nette au sujet de la prochaine Conférence contre le racisme organisée à Genève en avril prochain. Il aurait exprimé les mêmes réserves dans le discours qu’il aurait dû prononcer cette semaine devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York s’il n’avait dû annuler son voyage à cause de la maladie du conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz.
Revue Juive: Les magistrats ne jouissent plus du même respect que par le passé ; jamais le Conseil fédéral n’a autant été critiqué dans la presse.
Pascal Couchepin: J’ai l’impression qu’il existe une grande différence entre le monde réel et le monde virtuel – c’est-à-dire le monde de la presse. De temps en temps, les médias mettent en scène une tragédie ou une comédie. Ils font de sujets importants une véritable pièce de théâtre. Mais lorsque je rencontre les gens personnellement, ils sont aimables et respectueux, peut-être même plus qu’auparavant.
Le voyage de la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey en Iran a fait couler beaucoup d’encre, et a tout particulièrement préoccupé la communauté juive. Que pensez-vous de cette rencontre ?
C’est une affaire compliquée et le Conseil fédéral a discuté à plusieurs reprises de ce voyage. Pour finir, il a décidé que Madame Calmy-Rey pouvait entreprendre ce voyage et qu’elle en assumait les conséquences. Si rire ou non en présence de certaines personnes est opportun est une affaire que je ne veux pas juger en ma qualité de président de la Confédération.
Cette affaire a-t-elle engendré des frictions en coulisses avec Israël ?
J’ai rencontré dernièrement un groupe d’hommes d’affaires israéliens et nous avons parlé de manière très détendue. Ils m’ont demandé si l’on pouvait faire du commerce avec certains pays. Je leur ai répondu que j’avais dernièrement lu qu’une partie du pétrole utilisé en Israël provenait indirectement d’Iran et qu’ils étaient certainement en mesure de me dire si c’était vrai ou non. La question a ainsi été réglée.
Les affaires sont une chose, mais la Suisse a toujours travaillé activement à la solution de conflits, comme par exemple en Colombie ou en Ouganda, et le public n’est pas toujours informé de ce genre de négociations.
Lorsque des médiateurs travaillent dans un domaine spécifique, je ne vois pas la nécessité de le publier, car cela pourrait les mettre en danger ou les empêcher de négocier. Lorsqu’il s’agit de grands problèmes politiques, le Conseil fédéral doit naturellement être au courant des négociations, mais ne peut là non plus tout rendre public. Il ne faut cependant pas croire que la Suisse peut apporter des solutions à tous les problèmes du monde.
La Suisse fait-elle des tentatives de médiation au Proche-Orient ?
Pas à ma connaissance.
Sur quoi la Suisse doit-elle mettre l’accent dans sa politique étrangère ?
Nos priorités sont premièrement l’entretien de bonnes relations avec l’UE, notre plus important partenaire commercial, deuxièmement la collaboration avec les pays membres de l’ONU, et troisièmement, lorsque la possibilité se présente, l’offre de nos bons services pour essayer de résoudre pacifiquement un conflit. Mais nos deux premiers objectifs sont prioritaires.
Une fois de plus, la discussion porte sur l’idée d’une élection du Conseil fédéral par le peuple, relancée cette fois par Madame Calmy-Rey.
Une élection par le peuple serait absolument erronée pour toute une série de raisons. Car ce serait alors une question d’argent : celui qui a les plus grandes sommes à disposition a le plus de chance de gagner les élections. Les petits partis n’auraient presque plus aucun moyen de proposer un conseiller fédéral. Une élection par le peuple signifierait la fin du système collégial et instaurerait un système majoritaire/minoritaire. Et cela occasionnerait alors des problèmes avec la démocratie directe. On ne peut faire une telle proposition sans en soupeser toutes les conséquences.
On discute également de la mise à la retraite ou de la destitution des conseillers fédéraux. Pensez-vous toujours qu’il soit encore justifié qu’un conseiller fédéral puisse décider lui-même du moment de sa retraite ?
Pourriez-vous concevoir d’obliger un conseiller fédéral à rester en fonctions s’il a décidé de partir ? Et inversement, le Parlement a la possibilité de ne plus réélire un conseiller fédéral, comme il l’a fait plus d’une fois. Mais ce serait erroné et illogique de pouvoir destituer de ses fonctions l’un ou l’autre conseiller fédéral pendant la période de législature, car nous avons un système collégial, dans lequel le Conseil fédéral est responsable de tout en commun.
A ce sujet, la discussion porte également sur l’éventualité d’une prochaine retraite simultanée de trois ou même de cinq conseillers fédéraux.
Oui, mais qui en décide ? Seulement les conseillers fédéraux eux-mêmes, et non pas les tacticiens du Parlement !
Nous pouvons donc partir du principe que vous resterez jusqu’à la fin de la période de législature ?
Je déciderai en temps voulu du moment où je céderai ma place à un plus jeune. L’âge de l’AVS ne représente qu’un critère, rien de plus.
Vous vous intéressez toujours à d’autres cultures et religions. Dernièrement vous avez participé à une rupture de jeûne pendant le Ramadan, et également à la soirée d’ouverture de l’Assemblée des délégués de la FSCI. Quelle est la raison de votre engagement ?
J’ai été élevé dans une famille catholique libérale. Mais je me suis toujours demandé pourquoi les gens appartenaient à une certaine croyance, et pourquoi il existait plusieurs tendances à l’intérieur d’une même religion. A 15 ans, alors que j’étais élève au Collège de l’Abbaye de Saint-Maurice, j’ai demandé à notre professeur, comment il était possible de prouver que l’Islam était une religion moins appropriée que le catholicisme. Il m’a répondu qu’il ne pouvait le prouver, mais que je devais vivre et en décider par moi-même. J’ai trouvé que c’était une bonne réponse et suis resté chrétien.
Vous entretenez également de bons rapports avec la minorité juive.
Elle fait partie de ma culture.
Auriez-vous reçu le dalaï lama s’il était venu ?
Je l’ai rencontré il y a quelques année en ma qualité de conseiller fédéral, et c’est une personnalité remarquable. Mais la question ne se pose pas, car il ne viendra pas.
A propos du conflit entre la Chine et le Tibet, vous êtes certainement confronté, en tant que dirigeant politique, à la question de savoir quelles sont les limites à ne pas dépasser face à une grande puissance.
Aristote disait que l’art du politicien consiste à faire preuve de circonspection et de prendre ses décisions au vu de tous les critères dont il dispose. Cela veut dire qu’il existe des symboles de liberté, de liberté de religion, de respect d’une culture. Mais il ya a également des intérêts matériels et politiques et des moments, où il faut savoir si l’on peut faire quelque chose, ou s’il faut y renoncer. Est-ce le bon moment de recevoir le dalaï lama, lorsque la Chine, après avoir pendant très longtemps radicalement refusé toute négociation avec les Tibétains, annonce tout d’un coup qu’elle aimerait enfin s’asseoir avec eux à une table ? Serait-ce alors oui ou non une ingérence dans une affaire interne ? Ce sont des choses que l’on ne peut décider de manière abstraite. Voilà pourquoi je ne veux pas dire ce que j’aurais fait, si le dalaï lama était venu en Suisse.
Par contre, vous et le Conseil fédéral avez très rapidement pris position sur
l’initiative « contre la construction des minarets ».
Nous n’avons pas répondu avec précipitation, car nous savions depuis longtemps que l’initiative aboutirait probablement. Nous avions préparé la réponse suite aux discussions que nous avions eues auparavant et aux avis que nous avions émis à plusieurs reprises. Le minaret relève uniquement du droit de construction, rien de moins et rien de plus. Il est clair que cela concerne également la liberté de religion. Mais il ne faut pas avoir recours sans nécessité aux grands principes. En fin de compte, le minaret est probablement une adaptation de la tour byzantine aux besoins de l’islam.
Que pensez-vous du projet toujours plus pressant d’un soutien financier de l’Etat aux écoles religieuses privées ?
Je n’en veux pas. Ce que je veux est une école publique soutenue par l’Etat. Je suis pour une certaine concurrence entre les écoles, mais il faut commencer par les écoles publiques. Les parents devraient avoir la possibilité de choisir dans quelle école publique ils veulent envoyer leurs enfants. Mais les experts qui m’entourent me disent que cela serait très compliqué. Je crois qu’il faudrait d’abord laisser un choix aux élèves les plus faibles. En cas de difficultés, les élèves devraient pouvoir changer d’école après en avoir discuté avec l’inspecteur scolaire. Que le libre choix de l’école revienne aux plus faibles et non aux plus doués serait positif. Sans pour autant, bien entendu, freiner les meilleurs.
La seconde Conférence contre le racisme de l’ONU aura lieu en avril prochain, ce qui ne manque pas d’inquiéter certaines organisations juives après ce qui s’est passé à Durban.
La Suisse soutient une conférence de ce genre, mais n’est pas d’accord avec une préparation unilatérale ou ciblée contre un certain pays. Si cela devait être le cas, nous n’y participerions pas. Mais j’ai entendu qu’à ce sujet, les préparations vont d’un meilleur train que par le passé. On a compris qu’une attitude militante est inacceptable.
Peut-on dès lors espérer que les Etats-Unis retirent leur boycott ?
Cela dépendra également de qui sera président des Etats-Unis en avril prochain.
Sur qui tablez-vous ?
Il est intéressant de voir qui sera favorisé par les turbulences que connaissent actuellement les marchés financiers. De bons arguments parlent en faveur des deux candidats, mais les prochains jours feront ressortir qui sait profiter de la situation.
Comment voyez-vous la Suisse et le gouvernement fédéral dans dix ans ?
Le Gouvernement fédéral fonctionnera toujours selon le même système. En ce qui concerne le pays, je suis persuadé qu’il ne changera pas fondamentalement. La société deviendra cependant toujours plus multiculturelle et plus variée, et j’ai aujourd’hui l’impression que les jeunes d’origines très différentes arrivent très bien à vivre ensemble. J’ai grand espoir que dans dix ans, il y aura encore plus d’ouverture dans ce pays envers les gens qui viennent d’autres pays, mais qui sont de bons Suisses. Je crois que la Suisse fera encore montre à l’avenir d’une plus grande tolérance qu’aujourd’hui. Et qu’elle continuera à changer – de manière très positive.
Interview Gisela Blau et Yves Kugelmann


